La page qui se lit à l’envers
Écrire au poinçon, retourner la feuille, lire soi-même. Le procédé de Louis Braille ouvre aussi la possibilité d’une réponse.
Il faut retourner le papier.
La consigne arrive assez loin dans le livre, après les lettres, les chiffres et les notes. Louis Braille explique comment les points marqués sur une face apparaissent en relief sur l’autre. Le signe que l’on a placé à droite se retrouve à gauche. Les deux colonnes du caractère changent également de côté. Pour obtenir une ligne qui se lira de gauche à droite, il faut donc écrire de droite à gauche.
Ce n’est pas une image. C’est le mode d’emploi d’une feuille.
En 1829, Braille publie un Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points. Sur le titre, il se présente comme répétiteur à l’Institution royale des jeunes aveugles. Dans le corps du texte, il décrit une planchette, une grille, le papier que l’on introduit entre les deux, le stylet que l’on fait glisser contre les bords des petites ouvertures. Son avenir commence là : dans les conditions exactes qui permettent à quelqu’un de produire une ligne, puis de la lire.
Nous venons de rencontrer des pages arrachées au silence par l’apprentissage de Douglass et par l’enquête de Wells. Avec Braille, c’est la forme de la page elle-même qui passe à l’examen. Que vaut la permission de lire si le livre vous attend dans une écriture faite pour un autre sens ? Et que vaut un livre accessible si vous ne pouvez pas écrire celui qui lui répondra ?
Une tablette ne prononce pas ces questions. Elle peut changer la réponse.
Le nom que l’inventeur laisse devant le sien
L’avertissement de 1829 commence par Charles Barbier.
Braille reconnaît la facilité d’apprentissage de son procédé d’écriture en points. Il dit ensuite ce qui l’a conduit à en proposer un autre : les signes prennent trop de place ; il lui faut assez de caractères pour l’écriture ordinaire ; il veut aussi noter la musique et le plain-chant. Ce sont des besoins précis, formulés avant la démonstration.
Puis il revient à sa dette. La transcription de l’avertissement conserve cette phrase : « c’est à son procédé que nous devons la première idée de nôtre ».
Le livre ne nous oblige donc pas à choisir entre la reconnaissance de Barbier et l’invention de Braille. Il les articule. Une première possibilité a été ouverte. Celui qui s’en sert rencontre des limites, les décrit et déplace le dispositif. Le crédit ne disparaît pas dans la transformation.
Il serait plus commode d’avoir un génie seul face au monde. On pourrait l’isoler sur une couverture, lui attribuer une illumination, puis ranger l’histoire dans le tiroir des vies exceptionnelles. Le premier avertissement dérange ce rangement. Braille a reçu quelque chose. Il l’écrit avant de montrer ce qu’il en fait.
Le Musée Louis Braille rapporte que le jeune élève essaie le système de Barbier avec ses camarades et en réduit l’organisation de douze à six points. Les livres en lettres ordinaires embossées utilisés dans l’école permettaient une lecture tactile difficile et exigeaient une presse pour leur fabrication. La tablette et le poinçon ouvraient une autre possibilité d’écriture. Le récit du musée replace ainsi l’invention dans une école, parmi des lecteurs et des outils.
Le musée ne nomme pas ces camarades. Il y avait d’autres doigts sur les essais.
Ce qui doit tenir sous une main
L’avertissement compare l’encombrement des signes. Deux signes du procédé proposé occupent, écrit Braille, la place d’un signe de Barbier. La comparaison semble modeste : de la place économisée sur du papier. Elle engage pourtant la longueur d’une ligne et le chemin que doit parcourir le lecteur.
Un caractère prend du temps et de l’espace. Multipliez cet espace par les mots d’une page, puis par les pages d’un livre : une décision de fabrication devient une condition de lecture. L’invention ne gagne rien à être séparée de cette petite économie matérielle. C’est là qu’elle travaille.
Braille commence son explication par dix signes fondamentaux. Il décrit des points disposés en deux colonnes verticales et définit la gauche, la droite, le haut et le bas. Il précise même que la partie supérieure est la plus éloignée de celui qui écrit ou lit. Ce que nous appelons une position doit pouvoir être retrouvé par un corps placé devant une feuille.
Le vide compte aussi. Lorsqu’une partie du signe n’est pas mentionnée, elle doit rester vide. Le caractère ne dépend donc pas seulement des points que l’on sent ; il dépend de leurs absences organisées. Une place laissée libre permet de reconnaître une différence.
Il y a quelque chose de très tendre dans cette rigueur. L’auteur ne demande pas à son lecteur de deviner ce qu’il aurait dû comprendre. Il lui donne les repères. L’explication cherche une prise commune, jusqu’à définir ce qui paraît évident à celui qui voit la page d’un coup.
La même attention nous empêche de faire du livre de 1829 un objet déjà identique à l’alphabet que nous connaissons. Le procédé comporte encore des traits horizontaux. Braille les combine aux points dans plusieurs séries. Il distingue neuf séries de signes et fournit des règles pour passer des premiers caractères aux suivants.
L’ancêtre n’est pas une copie vieillie de son descendant. Il contient des choix qui changeront.
Une difficulté est autorisée à modifier la règle
Le texte s’arrête précisément sur ces traits. Braille prévoit qu’ils pourront poser des difficultés à certaines personnes qui étudieront le procédé. Il présente alors un autre moyen de représenter les séries concernées : un signe supplémentaire placé avant le caractère change la série dans laquelle il faut le comprendre.
Une difficulté rencontrée dans l’apprentissage entre donc dans l’explication technique. Elle ne devient pas le procès de l’élève. Elle appelle une autre construction.
Ce détail mérite mieux qu’une morale sur la persévérance. Il montre où l’auteur situe une part du travail. Un code peut être cohérent et demander encore une solution pour ceux qui l’emploient. La beauté d’un tableau ne suffit pas à garantir la facilité d’un geste.
Braille donne également une autre explication des dix signes fondamentaux à la fin de l’ouvrage. Des lettres désignent les positions des points ; les combinaisons sont alors écrites autrement. Le même système dispose de plusieurs chemins d’entrée. La répétition est utile lorsqu’elle permet à un lecteur de comprendre ce que la première présentation ne lui a pas encore donné.
Nous aimons parfois appeler simplicité l’effacement des explications. Ici, la simplicité se fabrique avec elles. Il faut dire comment s’orienter, où poser le stylet, ce qu’un espace vide signifie. Le lecteur n’a pas à payer de son embarras le désir de concision de l’auteur.
Le livre contient même une proposition sténographique : vingt signes pour représenter les sons et les articulations du français, en rapprochant certains sons voisins. Cette proposition coexiste avec l’écriture des lettres. L’ouvrage cherche plusieurs réponses à des usages différents, sans demander qu’un seul arrangement abolisse tous les autres.
Le futur n’arrive pas tout équipé. Il essaie ses pièces.
La musique est déjà dans le titre
La musique ne vient pas embellir l’invention après coup. Elle appartient au programme que Braille annonce dès l’avertissement et à la construction qu’il détaille ensuite.
Il distingue les valeurs des notes, de la ronde à la quadruple croche. Il explique comment représenter le dièse, le bémol et le bécarre. Puis il décrit une forme simplifiée pour une musique peu compliquée, telle que le plain-chant. Les règles s’occupent des notes, des clefs, des altérations et des reprises.
Ce vocabulaire a sa densité. Il peut ralentir un lecteur qui ne pratique pas la musique. Le retirer pour accélérer le récit ferait perdre une partie de l’enjeu. Les destinataires de cette écriture ne sont pas seulement des personnes auxquelles on apporte un texte à recevoir. Ce sont aussi des musiciens qui doivent pouvoir travailler avec des signes.
Une note écrite conserve une décision. Elle permet d’y revenir, de la transmettre, d’en examiner la durée ou la place. Donner un système de notation ouvre donc des opérations que le seul plaisir d’écouter n’épuise pas. Le titre de Braille leur réserve déjà un espace.
Dans un article de 1978 repris par la Library of Congress en 2020, Bettye Krolick souligne que l’écriture musicale se développe avec l’écriture alphabétique. Elle rappelle aussi les traits mêlés aux points dans le premier système et leur élimination progressive. Cette histoire spécialisée garde la musique au centre et décrit un procédé qui continue de se transformer. La notice de NLS Music Notes permet de corroborer ce que le texte de 1829 montre déjà : la première publication n’est pas le terme de la recherche.
Un dièse reçoit un signe. Le projet est assez sérieux pour s’occuper de lui.
Dire dans quelle langue la page travaille
Un même signe peut représenter une lettre, un caractère musical ou une note de plain-chant. Braille prend ce risque de confusion au sérieux. Il prévoit des indicateurs pour annoncer ce qui suit et conseille de rappeler le domaine au début de chaque page.
Le point ne porte donc pas son sens tout seul. Il faut savoir dans quel ensemble on le lit. La page doit donner cette information au lieu de laisser chacun la reconstruire à ses frais.
Cette précaution a une élégance que l’on remarque peu dans une histoire racontée comme une succession de grands noms. L’auteur s’occupe du lecteur qui arrive sur une page. Peut-être ne vient-il pas de lire la précédente. Peut-être revient-il à cet endroit. Le signe placé au commencement lui permet de retrouver la règle qui s’applique.
Un système d’écriture doit garder ses lecteurs orientés. Le talent nécessaire pour l’inventer ne dispense pas de préparer leur retour.
Il devient tentant de rapprocher ces indicateurs de nos manières contemporaines d’annoncer un format ou une fonction. Le rapprochement peut aider à penser ; il ne transforme pas Braille en programmeur de nos appareils. Sa solution répond à une question exposée dans son livre : comment employer plusieurs fois un répertoire de signes sans confondre les usages ?
Il faut laisser cette question à sa date pour entendre sa précision. L’avenir se trouve déjà dans la possibilité d’une autre page, d’un autre morceau, d’une autre lettre. Inutile de lui prêter nos écrans.
Le papier a deux côtés, l’auteur aussi
Revenons à la planchette.
Braille indique qu’elle comporte trois lignes concaves à sa surface, tandis que celle de Barbier en comporte six. Il décrit ensuite la position horizontale de l’outil. Le papier se place entre le support et la grille. Chaque ouverture rectangulaire peut contenir un signe. Le stylet suit le bord droit pour former une colonne, puis le bord gauche pour l’autre.
Le premier caractère est marqué dans l’ouverture la plus à droite. On poursuit vers la gauche. Une fois la ligne achevée, le papier glisse vers le haut pour dégager ce qui vient d’être écrit. La ligne suivante peut commencer.
On pourrait omettre ces opérations et garder seulement le nom de l’alphabet. Nous perdrions alors le mouvement par lequel une personne devient capable de l’écrire. Ce nom serait posé sur un monument ; le stylet serait resté dans la main de quelqu’un d’autre.
Le retournement du papier impose deux habitudes distinctes. Braille le dit. Apprendre à reconnaître les signes ne signifie pas avoir déjà appris à les tracer dans la disposition nécessaire. L’outil demande un apprentissage. Le livre ne promet pas de l’enlever. Il donne les moyens de l’entreprendre.
Cette franchise compte. L’autonomie n’est pas un miracle sans effort que l’on devrait recevoir avec gratitude. Elle peut être une compétence exigeante dont on acquiert les gestes, à condition que les outils et l’enseignement soient là. La difficulté n’annule pas le droit d’y accéder.
Surtout, lire et écrire ne sont plus deux cadeaux distribués par des mains différentes. Le même ensemble permet de recevoir une phrase et d’en préparer une autre. Une personne peut travailler la langue par les deux faces de la feuille.
La réponse devient matériellement possible.
C’est un déplacement dans la circulation de la parole. Un texte reçu peut appeler une objection, une demande, une nouvelle composition. Celui qui apprend dispose alors d’un moyen pour inscrire ce qui ne figurait pas dans les pages préparées pour lui. On peut lui enseigner un morceau ; il peut aussi conserver une autre suite de signes. L’instruction ne décide pas à l’avance de tout ce qui sera écrit avec elle.
Le manuel ne donne pas la liste de ces textes à venir. Cette place ouverte est une partie de sa force. Il transmet des combinaisons et des gestes plutôt qu’un répertoire fermé de phrases autorisées. Le destinataire peut devenir l’auteur d’un contenu que le fabricant du système n’avait pas prévu.
Pour comprendre cette ouverture, il n’est pas nécessaire de prétendre que tout devient facile après le premier retournement. Il suffit de suivre exactement ce qui a changé : la feuille que l’on pouvait seulement attendre est désormais une surface sur laquelle on peut préparer quelque chose pour soi ou pour quelqu’un d’autre.
Qui peut corriger demain ?
Ce livre porte un nom. Il porte aussi une dette reconnue, un lieu d’enseignement, des instruments repris et modifiés, des problèmes formulés à partir de l’usage. L’invention tient dans cet ensemble. Retirer Barbier, les élèves, les musiciens ou la tablette pour obtenir un héros plus net rendrait l’histoire moins vraie et le geste moins appropriable.
Car le plus décourageant dans le génie solitaire est peut-être ce qu’il demande au lecteur : admirer depuis sa place. Une procédure détaillée demande autre chose. Elle suppose que quelqu’un va essayer, apprendre, échouer sur un caractère et recommencer. Elle lui transmet assez de précision pour que la suite puisse se passer sans l’inventeur à côté.
Voilà un avenir qui ne se contente pas d’être annoncé. Il se laisse pratiquer.
Cela ne signifie pas que l’impression du manuel ait rendu tous les livres accessibles, ni qu’un alphabet ait suffi à ouvrir toutes les institutions. La page décrit une capacité et ses conditions matérielles. Elle ne délivre pas le reçu d’une égalité accomplie. Il reste des outils à fabriquer, des enseignements à transmettre, des textes à rendre disponibles et des choix à faire avec les personnes qui s’en serviront.
Nous pouvons néanmoins tenir cette transformation précise : l’écriture n’est plus tenue de ressembler visuellement à celle que connaissent les voyants pour produire une lecture et une réponse. Les besoins de ceux qui lisent avec les doigts entrent dans l’organisation du signe.
Quelqu’un a examiné la place prise par un caractère. Quelqu’un a gardé la musique dans le problème. Quelqu’un a reconnu le procédé reçu, puis expliqué ce qu’il fallait changer. À la fin, une feuille peut passer de l’écriture à la lecture par un geste que le livre prend le temps d’enseigner.
Il faut la retourner.
L’autre face attend une main.
Le passage
Choisis un document que tu as réellement la responsabilité de transmettre : une invitation, une consigne, un compte rendu. Garde son contenu assez court pour pouvoir le reprendre entièrement. Demande à une personne concernée, ou à une association qui travaille avec elle, quel format lui permettrait d’en prendre connaissance et d’y répondre. Propose de rémunérer le temps de cette lecture si elle devient un travail.
Ne commence pas par faire à sa place le récit de ses besoins. Prépare une version modifiable, avec des titres explicites, un ordre de lecture clair et les informations nécessaires écrites dans le texte. Si une image porte une information, donne aussi cette information en mots. Fais circuler cette première version par le moyen choisi ensemble.
Demande ensuite une chose concrète : peut-on trouver la date, comprendre ce qui est demandé et répondre sans intermédiaire imposé ? Recueille le problème exact. Corrige le document, puis fais vérifier la correction avec l’accord de la personne.
Conserve enfin la version améliorée comme modèle pour le prochain envoi. Le bénéfice ne doit pas disparaître avec cette première rencontre. Tu auras commencé à déplacer une petite règle de fabrication, assez près de toi pour pouvoir la tenir.
Les sources
Une étude parue dans Frontiers in Psychology en 2018 a comparé les rêves de dents aux autres rêves chez 210 participants. Les rêves de dents étaient liés à l’irritation dentaire, et non à la détresse psychologique. Avant de chercher qui va mourir, vérifiez votre mâchoire.
La dernière page appartient au lecteur. Les instruments, les gestes et les mains qui laissent demain ouvert.
Une prévision doit pouvoir rencontrer son erreur. Des inscriptions anciennes à la météo, garder les traces change le service.
Angleterre, août 2020. Des notes calculées semblent fermer un avenir, puis les décisions sont reprises.
Du spectacle à ce qui organise son apparition. Zoé Sagan retrouve la filiation de ses livres et la liberté laissée à leur lecteur.
Un livre peut passer de main en main, puis de fichier en fichier. Encore faut-il pouvoir le lire, le vérifier et le transmettre.