Qui possède Brut, la vraie question
« On ne demande pas à un journal qui le paie. On regarde ce qu'il n'écrit plus. »
On présente souvent Brut comme un média proche du macronisme. C'est une querelle de posture. La vraie question est froide, vérifiable, d'intérêt public : qui en détient le capital. Depuis le 12 septembre 2025, la réponse tient en trois lettres et un nom. CMA CGM. Rodolphe Saadé. Le premier armateur français. Le même homme possède déjà BFM TV, RMC, La Tribune, La Provence, Corse Matin. Brut est venu compléter la collection.
Marseille, trois ans, quatre rachats. Regardez la mécanique, pas les visages. En 2022, le groupe La Provence. En 2023, La Tribune. En 2024, Altice Media, c'est à dire BFM TV et RMC, arrachées à Patrick Drahi surendetté pour 1,55 milliard d'euros, opération finalisée le 2 juillet 2024 (CMA CGM 80 %, la holding personnelle de Saadé, Merit France, 20 %). En 2025, Brut. Un armateur qui vend du transport maritime bâtit en trente six mois le deuxième plus grand pôle de rédactions de France, le premier du secteur privé, plus de 1 600 journalistes revendiqués sous une même enseigne, CMA Media. Ce n'est pas un investisseur qui passe. C'est une prise de contrôle méthodique.
Brut n'est pas un petit poisson. La plateforme revendique plus de 500 millions de spectateurs par mois sur YouTube, TikTok, Instagram, Facebook, Snapchat. Une audience jeune, organique, difficile à acheter ailleurs. CMA CGM le savait dès juin 2024 : le groupe entrait alors au capital à hauteur de 16 % pour près de 43 millions d'euros, ce qui valorisait Brut autour de 268 millions. Le rachat complet de septembre 2025 en fait le troisième pilier de CMA Media, celui des réseaux sociaux, à côté de la presse écrite et de l'audiovisuel. Les cofondateurs Renaud Le Van Kim et Guillaume Lacroix deviennent conseillers. La présidence revient à Claire Léost, patronne de CMA Media.
Une entreprise a le droit d'acheter un média. Le droit n'est pas la question. La question, c'est la frontière entre posséder et se servir. Et cette frontière, des journalistes salariés du groupe affirment l'avoir vue bouger.
Pas d'identifiant de post vérifiable sur cette affaire. On n'embarque rien qu'on n'ait authentifié. Les faits ci dessous sont sourcés dans la presse professionnelle.
Le 19 septembre 2025. Rodolphe Saadé publie une tribune dans La Provence après le mouvement social « Bloquons tout » du 10 septembre. Il y écrit que « les entreprises ne sont pas des adversaires, elles sont des partenaires de la Nation ». Des extraits de cette tribune du propriétaire sont ensuite diffusés sur BFMTV. Les Sociétés des journalistes de BFMTV, RMC et La Tribune dénoncent la manœuvre. Selon une enquête de Mediapart, des rédactions du groupe auraient reçu pour consigne de ne plus employer le terme « ultra riches », des articles en ligne ayant même été modifiés pour l'effacer, à l'insu de leurs auteurs. Le propriétaire écrit une opinion. Ses médias la relaient. C'est exactement la frontière dont on parlait.
Voilà pourquoi je refuse l'angle mondain. On a fait circuler une histoire de couple : une journaliste connue serait la compagne d'un dirigeant de Brut. Je n'en fais pas mon sujet. D'abord parce que les seules sources sont des pages people, pas une enquête de presse établie. Ensuite parce que la prétendue autorité de l'intéressé sur la ligne éditoriale est inexacte : la présidence de Brut revient à Claire Léost, la direction générale à Elsa Darquier. Enfin parce qu'un mariage privé n'a jamais expliqué une concentration capitalistique. La vie privée de deux personnes nommées ne regarde ni vous ni moi. La propriété de vos journaux, elle, vous regarde entièrement. Réduire un problème de structure à un ragot de plateau, c'est le meilleur moyen de ne jamais le résoudre.
Car Saadé n'est pas seul. Il rejoint un club. Bolloré tient Vivendi, CNews, Europe 1, le JDD. Arnault tient Les Échos, Le Parisien, Radio Classique. Niel tient Le Monde, L'Obs. Kretinsky avance sur Marianne, Elle. Une poignée d'industriels dont la fortune ne vient pas de la presse achète la presse. Pas pour son rendement, souvent déficitaire. Pour autre chose. Le chercheur Laurent Mauduit résume la logique depuis des années : ces titres ne s'achètent pas pour gagner de l'argent, mais pour exercer une influence. RMC BFM aurait d'ailleurs perdu près de 40 % de sa valeur en dix huit mois selon la presse spécialisée. Le calcul n'est pas comptable. Il est politique.
« Ils n'ont pas censuré un mot. Ils ont acheté la maison où le mot était écrit. »
La concentration ne se voit pas dans ce qu'un média dit. Elle se voit dans ce qu'il cesse de dire, quand le nom du propriétaire apparaît dans le sujet. Un armateur possède la deuxième rédaction du pays. La bonne question n'est pas de savoir s'il donne des ordres. C'est de savoir combien de journalistes, désormais, se les donnent tout seuls.
À lire dans les archives · zoesagan.com
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