18 gigawatts réservés sur le réseau public par les data centers, et 20 % réellement consommés par ceux qui sont déjà branchés
RTE l’écrit dans sa fiche de chiffres clés et personne ne le reprend : les centres de données déjà raccordés ne consomment en moyenne que 20 % de la puissance qu’ils ont demandée. Pendant ce temps la file d’attente passe de 5 à 18 gigawatts.
18 gigawatts réservés sur le réseau public par les data centers, et 20 % réellement consommés par ceux qui sont déjà branchés
RTE écrit la phrase noir sur blanc dans sa fiche de chiffres clés, et personne ne la reprend : les centres de données raccordés depuis deux à trois ans ne consomment en moyenne que le cinquième de la puissance qu’ils ont demandée. Pendant ce temps, la file d’attente est passée de 5 à 18 gigawatts en dix-huit mois, et un raccordement passe devant l’électrification des quais de Marseille.
Commençons par le chiffre que tout le monde cite. En mai 2026, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité avait réservé près de 18 GW de capacité pour environ 80 projets de data centers. Fin 2024, il y avait une quarantaine de projets totalisant environ 5 GW (RTE, fiche mise à jour le 1er juin 2026). Multiplication par trois et demi de la puissance demandée en dix-huit mois. La majorité des projets sollicite entre 100 et 200 MW, soit la consommation électrique d’une ville comme Le Mans ou Saint-Étienne. Une dizaine visent plus de 400 MW.
Passons maintenant au chiffre que personne ne cite, publié dans le même document, quelques paragraphes plus bas. Les opérateurs eux mêmes estiment qu’il leur faudra dix à quinze ans pour atteindre environ 80 % de la consommation qu’ils réservent aujourd’hui, parce que les processeurs, très coûteux, ne s’installent qu’au rythme des usages. Et RTE constate que les data centers raccordés à son réseau depuis deux à trois ans ne consomment, en moyenne, que 20 % de la puissance qu’ils ont demandée. Le solde, soit 20 % du total, correspond à des marges de sécurité pour forte chaleur ou secours d’un autre site.
Ces deux chiffres, mis côte à côte, décrivent un mécanisme qu’aucun texte ne nomme. Une demande de raccordement est une option sur une ressource publique rare, prise très en amont de l’usage, à un horizon de dix à quinze ans, et sans qu’aucune preuve d’usage ne soit exigée en cours de route. Elle ne coûte pas ce qu’elle immobilise. Elle vaut, en revanche, un rang dans une file. En Île-de-France, la puissance demandée par les centres de données atteint 6,5 GW, à comparer aux 7 GW de puissance moyenne actuelle de toute la région. Une seule filière a donc réservé l’équivalent électrique d’une deuxième Île-de-France.
Le conflit d’usage n’est pas théorique et il a déjà tranché au moins une fois. Christophe Aime, représentant de la CGT Mines-Énergie au Conseil supérieur de l’énergie, le formule sans détour dans l’enquête de La Vie ouvrière : les priorités de raccordement dont bénéficient cinq sites de grande puissance « risquent de s’exercer au détriment d’autres infrastructures telles que des logements, des hôpitaux, ou des industries locales ». À Marseille, deux militants du collectif Le Nuage était sous nos pieds rapportent que l’électrification des quais, qui réduit le bruit et la pollution des paquebots, a été retardée pour privilégier le raccordement d’un centre de données.
La dérégulation en question est datée. Un décret publié en mars 2026 soustrait déjà ces projets à une consultation sous l’égide de la Commission nationale du débat public, relève Maxime Colin, juriste à France Nature Environnement en Île-de-France. Et le projet de loi de simplification de la vie économique prévoit de les qualifier de « projets d’intérêt national majeur », statut qui permet de déroger à certaines contraintes en matière de protection de l’environnement, des espèces, d’artificialisation des sols et de consultation du public. On accélère donc le raccordement d’installations dont l’exploitant admet qu’elles n’utiliseront leur puissance qu’à l’horizon 2040.
Le terrain, lui, ne trouve pas la procédure accélérée. Au Bourget, commune de Seine-Saint-Denis, le promoteur britannique Segro a quitté la salle de l’Hôtel de Ville sous les huées des riverains le 16 juin 2026, lors de la réunion publique que l’enquête publique lui imposait de tenir pour répondre à ses propres réserves (compte rendu d’info.fr d’après Le Parisien). Le projet porte sur 25 300 m² de bâtiment sur une friche de 3,5 hectares, l’ancien entrepôt H&M fermé en 2022, à moins de 500 mètres d’immeubles d’habitation, de deux crèches, de six établissements scolaires et d’une maison de retraite. Il prévoit 33 groupes électrogènes de secours, 1 716 000 litres de carburant HVO, 1 700 m³ de fioul et 81,135 MW de batteries lithium-ion, selon le Mouvement national de lutte pour l’environnement. Consommation annuelle attendue : 526 GWh, soit le double de la consommation totale de la ville. La pétition d’opposition dépasse 18 000 signatures.
Un riverain, Adil Champion, résume le cumul mieux qu’un rapport : « Dans un rayon de moins de deux kilomètres, entre La Courneuve, Dugny et Le Bourget, on risque de se retrouver avec trois data centers totalisant environ 200 groupes électrogènes. » L’enquête publique elle même, dans son avis favorable assorti de réserves rendu le 28 janvier 2026, concède que la question des effets cumulés dans ce département « devrait faire l’objet d’une réflexion structurée ». Elle n’a pas eu lieu.
Reste l’emploi, qui sert d’argument à chaque annonce. Le Digital Park de La Courneuve, plus grand centre de données français avec 40 000 m² et 80 MW, emploie une cinquantaine de salariés sur un ancien site d’Eurocopter qui en comptait entre 700 et 1 000, rapporte Jean-Marie Baty pour le MNLE. Le collectif Le Nuage était sous nos pieds évalue la densité d’emploi à un équivalent temps plein pour 10 000 m², contre une cinquantaine en moyenne dans l’industrie. Le sommet Choose France 2026 a acté 93 milliards d’euros de promesses d’investissements étrangers, dont 45 milliards pour les seuls data centers de SoftBank dans les Hauts-de-France d’ici 2031.
La conclusion tient en une soustraction. Ce qui a été réservé sur le réseau public équivaut à une région entière. Ce qui est consommé par les installations déjà branchées équivaut à un cinquième de leur propre demande. Entre les deux, il y a un droit de passage prioritaire, gratuit, non révocable pour absence d’usage, et opposable à un hôpital. Le débat français porte depuis un an sur l’électricité que ces machines vont consommer. La question qui décide de tout est ailleurs : celle de savoir ce que coûte, à qui, le fait de réserver une puissance qu’on n’utilise pas encore.
NOTE DE TRANSPARENCE · divergence signalée sur le nombre de centres de données en France : RTE en compte environ 300 en 2026, le collectif Le Nuage était sous nos pieds en recense plus de 350. Les deux chiffres sont publiés sans arbitrage, les périmètres n’étant pas définis de la même façon. Divergence signalée également sur la part de la consommation nationale : environ 2 % selon RTE, 2,2 % selon l’article de La Vie ouvrière citant l’Ademe et RTE. Le compte rendu de la réunion publique du Bourget est repris via info.fr, qui cite Le Parisien et dont l’article est explicitement signé par un agent éditorial automatisé ; la page du Parisien n’a pas pu être ouverte depuis notre poste de rédaction, et l’illustration d’info.fr, générée par machine, a été écartée. Les caractéristiques techniques du projet Segro proviennent du MNLE, association d’opposants, et sont présentées comme telles ; Segro n’a pas communiqué depuis la réunion. Aucun tarif de réservation de capacité n’est avancé ici : nous n’avons pas trouvé de source publique établissant le coût exact, pour un porteur de projet, du maintien d’une demande de raccordement non utilisée, et cette question reste ouverte.
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