Venise annule la conférence de presse de son jury, puis ouvre avec le film sur l’invention de la presse à sensation
Samedi 29 août, la Mostra supprime pour la première fois depuis des décennies la séance de questions au jury. Motif officiel : un conflit d’agenda. Mercredi 2 septembre, elle ouvre avec Ink, de Danny Boyle, sur l’invention de la presse à sensation en 1969.
Venise annule la conférence de presse de son jury, puis ouvre avec le film sur l’invention de la presse à sensation
Samedi 29 août, la Mostra supprime, pour la première fois depuis des décennies, la séance de questions au jury qui précède traditionnellement le festival. Motif officiel : un conflit d’agenda. Mercredi 2 septembre, elle lève le rideau sur « Ink », de Danny Boyle, qui raconte comment Rupert Murdoch et Larry Lamb ont fabriqué en 1969 la machine à poser les questions que personne ne veut entendre.
Commençons par la coïncidence de calendrier, puisqu’elle est entière. La 83e Mostra de Venise se tient du 2 au 12 septembre 2026. Son film d’ouverture, annoncé le 16 juillet, est « Ink », de Danny Boyle, produit par Studiocanal, présenté en première mondiale et engagé dans la compétition pour le Lion d’or (Ecran total). Adapté de la pièce de James Graham créée en 2017, le film raconte l’année 1969, le rachat par Rupert Murdoch d’un quotidien britannique moribond, « The Sun », et le recrutement de Larry Lamb pour en faire le journal le plus lu du monde. Guy Pearce joue Murdoch, Jack O’Connell joue Lamb, Claire Foy joue Jules Davies.
La recette que le film met en scène est celle qui a fondé la presse populaire contemporaine : titres à sensation, sport, potins de célébrités, faits humains, sexe. Autrement dit l’ancêtre direct du format que nous pratiquons ici, et dont il serait malhonnête de faire semblant qu’il ne descend pas de là.
Samedi 29 août, à trois jours de cette ouverture, la Biennale annonce que la conférence de presse du jury n’aura pas lieu. Elle se tient d’ordinaire la veille du premier jour et constitue le seul moment où les jurés répondent, ensemble, à des questions non filtrées. Le festival invoque un « conflit d’agenda » (World of Reel, d’après Deadline). C’est la première fois depuis des décennies. Le jury est présidé par Maggie Gyllenhaal et comprend Kaouther Ben Hania, Daniel Blumberg, Francesco Casetti, Xavier Giannoli, Shahrbanoo Sadat et Johnnie To.
Le contexte de cette suppression est documenté et il est double. L’an dernier, le président du jury Alexander Payne avait refusé de livrer ses vues personnelles sur Gaza et Israël, renvoyant les questions sur la position du festival au directeur artistique Alberto Barbera. En février 2026, à Berlin, Wim Wenders avait défendu la neutralité politique du festival en estimant que les cinéastes devaient rester à l’écart de la politique et que le rôle du cinéma était de susciter de l’empathie plutôt que d’agir. Une séance de questions au jury est devenue, pour un festival, la portion du programme dont il ne maîtrise pas le déroulé. Elle vient d’être retirée du programme.
Elle l’est d’autant plus qu’une autre question attendait. La sélection 2026 compte une seule réalisatrice parmi les 21 films en compétition, contre six sur 21 l’an dernier, ce que nous documentons depuis le 20 août et le 22 août. Barbera a défendu le processus en avançant que moins de films de réalisatrices avaient été soumis et que ceux qui l’avaient été n’étaient pas, à ses yeux, d’une qualité suffisante, tout en réaffirmant son opposition aux quotas et le critère unique de la qualité artistique. Sur 4 500 films envoyés, 21 places en compétition, une femme. Le chiffre existait avant la suppression de la conférence. Il existera après.
Boyle assume l’actualité de son sujet et la formule sans détour. Il dit avoir été saisi par la pièce de Graham vue au West End en 2017, avoir tenu bon face au scepticisme des studios et des financiers, et voir dans le duo Murdoch et Lamb un « point d’allumage » de la situation présente, dont la trace se lit dans le rapport contemporain à l’autorité, à la gouvernance centrale et à la vérité centrale. Le sujet du film, dit-il, est « l’avenir de la vérité ». James Graham décrit un Murdoch de 1969 qui « est encore en train de se former et encore en train d’apprendre », face à un Lamb qui canalise « le dégoût, la colère, le ressentiment, la passion de l’information pour inventer quelque chose de nouveau ». O’Connell résume son personnage en une phrase : un homme qui a façonné la culture moderne en opérant « très largement dans l’ombre ».
Reste la ligne que tout le monde a lue et que personne n’a rapprochée du reste. « Ink » a été acquis pour l’Amérique du Nord par Netflix. Sortie en salles sélectionnées le 11 décembre, mise en ligne aux États-Unis et en Amérique latine le 8 janvier. Le film qui raconte comment un homme a racheté un journal en perdition pour en faire une machine d’attention de masse sera donc distribué par l’entreprise qui a fait à la télévision ce que Murdoch avait fait au quotidien du matin. Ce n’est pas une ironie, c’est une généalogie, et elle est explicitement le sujet du film.
Il faut donc tenir les trois faits ensemble, ce qu’aucune rédaction française n’a fait cette semaine. Un festival retire de son programme la séance où on lui pose des questions. Il ouvre trois jours plus tard sur le récit de l’invention du journal qui a fait de la question indiscrète une industrie. Et il confie l’Amérique du Nord de ce récit à la plateforme qui en est l’héritière économique. Le titre du film est « Ink », c’est-à-dire l’encre, la matière qu’on met sur le papier et qu’on ne retire plus. La Mostra, elle, a retiré une heure de son programme et l’a appelée un conflit d’agenda. Nous notions déjà, jeudi dernier, que la première attaque documentée contre une juridiction américaine consistait à écrire un second message que personne n’était censé lire. Ici, c’est l’inverse exact : on retire la seule séance que tout le monde regardait.
NOTE DE TRANSPARENCE · l’annulation de la conférence de presse est rapportée par World of Reel qui cite et lie Deadline ; la page de Deadline n’a pas pu être ouverte depuis notre poste de rédaction, et le motif du « conflit d’agenda » est donc restitué tel que World of Reel le rapporte, avec le doute que ce média exprime lui même. Aucun communiqué de la Biennale n’a été consulté directement. Les propos de Danny Boyle, James Graham et Jack O’Connell proviennent d’un entretien à Vanity Fair repris par World of Reel : ils sont traduits par nos soins depuis cette reprise et non depuis l’original, et présentés comme tels. L’article d’Ecran total annonçant l’ouverture est réservé aux abonnés ; seuls son titre, son chapô et sa date, publics, sont utilisés ici, et le contenu est recoupé par Variety et The Hollywood Reporter. Le décompte d’une réalisatrice sur 21 films en compétition et les propos d’Alberto Barbera sont repris de World of Reel et n’ont pas été vérifiés sur la liste officielle de la Biennale. Le film n’a pas été vu par la rédaction : ce texte porte sur la programmation et sur le discours qui l’accompagne, non sur l’œuvre.
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