Les soirées tahitiennes du Var
Ils avaient traversé un océan pour porter l'uniforme français. On les repérait sur une piste de danse, on les vidait de tout, on les faisait taire. Deux ne sont jamais rentrés.
Il y a un mot que la justice a choisi, et ce mot dit tout. Pas escroquerie. Pas violences. Traite d'êtres humains. C'est la qualification retenue contre une famille originaire du Pacifique, installée d'abord à Fréjus puis à Toulon, mise en examen fin mai 2026. Le pôle criminel de Toulon reconstitue quatorze années de prédation méthodique, de 2011 à 2025, sur une cible précise : de jeunes militaires venus de Polynésie et de Nouvelle-Calédonie, engagés dans la Marine nationale ou la Légion étrangère, à 16 000 kilomètres de leur famille.
Le mode opératoire présumé a la froideur d'un protocole. On repérait les recrues lors de soirées tahitiennes, ces fêtes communautaires où un garçon seul, loin de chez lui, retrouve un peu de sa langue et de son île. Une fille du clan servait d'appât. Puis venait le dépouillement : papiers, téléphone, moyens de paiement, tout passait dans les mains de la famille. Ensuite les violences, l'extorsion, la séquestration. Au moins 7 victimes ont témoigné de ce schéma devant les enquêteurs.
Deux noms, deux disparitions
Deux histoires ne se terminent pas par un témoignage. Elles se terminent par une absence. Jacques Pakeso, 28 ans, Nouvelle-Calédonie, était venu tenter d'intégrer la Marine nationale. Il a disparu en 2022. Mike Gineste, Polynésien recruté à Tahiti puis engagé dans la Légion étrangère, a disparu quelques mois plus tard, en 2023. Deux jeunes hommes du bout du Pacifique, avalés par le continent qu'ils venaient servir.
Selon un membre de la famille lui même mis en examen, les deux hommes auraient été assassinés à l'instigation de la mère de famille. Cette dernière, 52 ans, et l'un de ses fils, désigné comme l'auteur des homicides, ont été placés en détention provisoire. Ils nient, ou minimisent. L'enquête, ouverte au pôle criminel de Toulon, se poursuit. À ce stade, aucun corps n'a été retrouvé, et la présomption d'innocence s'applique à chaque personne mise en cause.
Pourquoi eux
La cible n'a rien d'aléatoire. Un engagé venu de Nouméa ou de Papeete débarque en métropole avec une solde, un compte à ouvrir, aucun réseau, et une famille à un fuseau horaire de distance. Il ne connaît personne. Il ne sait pas à qui dire que quelque chose ne va pas. La communauté océanienne du Var, réelle et chaleureuse, devient dans ce dossier le décor d'un piège : ce qui rassure sert d'appât. C'est la logique de toute entreprise de prédation organisée, celle que nous avons documentée dans l'anatomie des réseaux et dans le cas Peter Nygård : on ne chasse pas au hasard, on chasse l'isolé.
Reste une question que ce dossier pose à l'institution militaire elle même. Comment deux engagés, l'un candidat à la Marine, l'autre légionnaire, disparaissent à un an d'intervalle sans que l'alerte ne remonte plus tôt. La solitude administrative des recrues d'outre mer n'est pas un détail de fait divers. C'est une faille de système.
Ce que personne n'a écrit
L'affaire a été sortie par la presse d'outre mer et la presse régionale. Var-Matin côté métropole, Polynésie La 1ère et Les Nouvelles Calédoniennes côté Pacifique, autour du 30 juin 2026. Cherchez le même traitement dans les grandes rédactions parisiennes le lendemain. L'absence est une donnée. Deux militaires français présumés assassinés, une qualification de traite d'êtres humains, une mère et son fils en détention, et le sujet reste cantonné aux titres régionaux et ultramarins. La France continentale regarde ailleurs quand ses morts viennent d'une île.
Nous continuerons à suivre le dossier au fil de l'instruction toulonnaise. Les corps de Jacques Pakeso et de Mike Gineste n'ont pas été retrouvés. Deux familles, à Nouméa et à Tahiti, attendent une phrase que personne ne leur a encore dite.
Le mal se dévoile et nous documentons tout. · z/S SYSTEMS
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