Abad, Aintourisme, l'argent en circuit fermé
« Le circuit court, on nous l'a vendu pour les légumes. Personne n'avait dit que ça marchait aussi pour les subventions. »
Une agence publique. Un président. Une deuxième association. Le même président. Entre les deux, 150 000 euros d'argent public qui passent sans convention, sans contrepartie écrite, sans que personne ne quitte la salle au moment de voter. Ce n'est pas une insinuation. C'est un rapport de la Chambre régionale des comptes, publié le 7 juillet 2026.
Bourg en Bresse, 2019 à 2024. Aintourisme est l'agence de développement touristique du département de l'Ain. Sa mission : vanter les Dombes, la volaille, le vélo, le vignoble. Sa dépendance : quasi totale. Selon la Chambre régionale des comptes Auvergne Rhône Alpes, les subventions départementales représentaient en moyenne 88 % de ses produits de gestion sur la période contrôlée. Traduisez : neuf euros sur dix venaient du contribuable de l'Ain. Cette agence, c'est de l'argent public habillé en association.
À la présidence de cette agence, Damien Abad. Ancien député de l'Ain. Ancien ministre des Solidarités. Un homme habitué aux tribunes, aux plateaux, aux communiqués sur les finances « saines ». Un homme qui présidait aussi, dans le même temps, une autre association : Saveurs de l'Ain. Deux fauteuils. Un seul occupant. C'est là que commence l'arithmétique.
2020 à 2022. Chaque année, Aintourisme verse 50 000 euros à Saveurs de l'Ain. Trois ans. 150 000 euros. Selon la Chambre régionale des comptes, aucune convention ne précisait l'utilisation de cet argent. Aucune contrepartie définie. Aucune trace de ce qui devait être fait en échange. Les magistrats financiers emploient un mot précis : « reversement irrégulier » d'une partie de la subvention départementale. Autrement dit, l'argent que le département donnait à Aintourisme pour promouvoir l'Ain repartait vers une structure présidée par le même homme, sans que rien n'encadre le voyage.
Et le vote ? En 2021, selon le rapport, Damien Abad présidait la réunion qui a adopté le budget. Aucun déport. Aucune abstention retracée dans le compte rendu. Il ne s'est pas levé. Il n'a pas passé la main. Il a présidé la séance qui validait l'argent qui partait vers l'association qu'il présidait. Je relis cette phrase. Elle ne devient pas plus normale.
Publié le 7 juillet 2026 · ccomptes.fr. On ne relaie pas une capture d'écran, on renvoie au document que tout le monde peut lire. Nous n'avons trouvé aucun tweet officiel vérifiable relayant ce rapport : à défaut de source X authentique, on cite la source elle même.
Les avances. Le rapport détaille aussi deux avances de trésorerie consenties à Saveurs de l'Ain. 30 000 euros en 2019. 40 000 euros en 2023. Sans intérêts. Selon la Chambre régionale des comptes, les conventions ont été signées par Damien Abad au nom d'Aintourisme, puis par Damien Abad au nom de Saveurs de l'Ain. Le prêteur signe. L'emprunteur signe. C'est la même signature. Pour la seconde avance, il présidait en plus le conseil d'administration chargé de l'autoriser, et il ne s'est pas déporté. Les magistrats ajoutent que ces opérations ne paraissaient pas pouvoir bénéficier des exceptions permettant à une association d'accorder un crédit.
Je pose la nuance qui compte, parce que je ne suis pas juge et que je ne travaille que sur le sourçable. Le rapport n'établit aucune infraction pénale. La Chambre régionale des comptes ne prononce aucune condamnation. Ce n'est pas un procès, c'est un contrôle de gestion. Ce qu'elle décrit, ce sont des irrégularités et une organisation « peu compatible avec les exigences de transparence et de prévention des conflits d'intérêts ». Pas un délit jugé. Un mécanisme documenté. La différence est réelle, et elle ne rend pas le mécanisme plus élégant.
Les à côtés. Aintourisme prêtait aussi ses locaux, son matériel et plusieurs salariés à d'autres organismes. Certaines de ces mises à disposition, selon la Chambre, n'étaient ni formalisées par convention nominative ni remboursées : elle parle de prêts de main d'œuvre ne respectant pas les conditions légales. Et il y a les frais. Sur 96 973 euros de frais de déplacement comptabilisés entre 2019 et 2024, 50 018 euros concernaient le directeur, dont une partie liée à son véhicule de fonction. Les magistrats précisent ne pas avoir relevé de dépenses somptuaires. Ils constatent seulement que le barème interne n'était pas appliqué et que plusieurs remboursements échappaient au contrôle du trésorier.
Damien Abad, lui, défend des finances « saines, sans dettes » et assure que l'agence applique déjà les recommandations. C'est possible. C'est même souhaitable. Mais une association lambda, pour toucher 3 000 euros de subvention, remplit des dossiers de trente pages, fournit des bilans, des fiches de pointage, des factures, et attend des mois. Ici, 150 000 euros ont circulé entre deux fauteuils occupés par la même personne, sans convention. La règle est lourde pour celui qui n'a pas la clé. Elle devient légère pour celui qui tient les deux stylos.
« Le conflit d'intérêts parfait ne se cache pas. Il s'assoit à la table, préside la séance, et signe des deux mains. »
Aucune loi violée au sens du juge, nous dit la Chambre. Je l'entends. Mais je note aussi ceci : dans ce pays, la transparence est une procédure qu'on impose aux petits et un principe qu'on rappelle aux grands. Le contribuable de l'Ain a financé un aller retour de 150 000 euros dont personne ne peut dire ce qu'il a produit. Le tourisme sans déplacement existe. Il s'appelle la subvention.
À lire dans les archives · zoesagan.com
Scandales & affaires · toute la rubrique argent public et pouvoir ▸ Dossier · Médias et pouvoir : qui contrôle quoi ▸ Les héritiers bancaires de la presse française ▸Sources. Chambre régionale des comptes Auvergne Rhône Alpes, rapport d'observations définitives sur l'Agence de développement touristique du département de l'Ain (Aintourisme), exercices 2019 à 2024, publié le 7 juillet 2026 (ccomptes.fr). Reprise presse : Le Média en 4-4-2 (18 juillet 2026). Chiffres attribués à la Chambre : subventions départementales ≈ 88 % des produits de gestion ; 3 × 50 000 € = 150 000 € versés à Saveurs de l'Ain (2020 à 2022) sans convention ni contrepartie, qualifiés de « reversement irrégulier » ; avances de trésorerie sans intérêts de 30 000 € (2019) et 40 000 € (2023) signées par la même personne pour les deux structures ; 50 018 € de frais du directeur sur 96 973 € (2019 à 2024). Le rapport n'établit aucune infraction pénale et la Chambre ne prononce aucune condamnation. Ce dossier porte exclusivement sur la gestion d'Aintourisme et ne traite d'aucune autre procédure.