À Aubusson, on a tissé Totoro pendant dix huit mois sans jamais le voir
La tapisserie d’Aubusson se travaille par l’envers. Un an et demi de travail aveugle sur trente et un mètres carrés, et une tombée de métier diffusée en direct.
À Aubusson, on a tissé Totoro pendant dix huit mois sans jamais le voir
La tapisserie d’Aubusson se travaille exclusivement par l’envers. Les lissières et les lissiers de la Cité internationale ont donc passé près d’un an et demi sur trente et un mètres carrés d’une image qu’ils ne découvraient pas. Le 17 juillet 2026, on a coupé les fils de chaîne. Et le retournement a été diffusé en direct.
Le geste s’appelle la tombée de métier. On sectionne les fils de chaîne, l’œuvre se libère du métier, et pour la première fois on la retourne. C’est le seul moment où le tissage cesse d’être une hypothèse. Ce vendredi 17 juillet 2026 à 14 h 30, la Cité internationale de la tapisserie a retransmis l’opération en direct sur sa chaîne YouTube et ses réseaux (DozoDomo). Une manufacture de la Creuse a livestreamé le dévoilement d’un an et demi de travail aveugle. C’est, à soi seul, le sujet.
L’œuvre s’appelle « La Sieste de Mei et Totoro ». Elle mesure 7,36 mètres de large sur 4,30 mètres de haut, soit environ 31,65 mètres carrés, et c’est la pièce la plus vaste de la tenture. Elle a été tissée par l’Atelier A2, l’Atelier Just’lissières, l’Atelier A. Konomi et la lissière Margot Malaubier. Elle a été présentée au public les 18 et 19 juillet, puis rejoint définitivement les murs du musée à partir du 26 juillet 2026, après les retouches et les finitions.
Elle n’est pas isolée. La Cité internationale de la tapisserie mène depuis plusieurs années, en partenariat avec le Studio Ghibli, un projet de tenture monumentale composée de six tapisseries inspirées des films de Hayao Miyazaki. L’exposition « L’imaginaire de Hayao Miyazaki en tapisserie d’Aubusson » court du 18 janvier au 31 décembre 2026. Des pièces consacrées à Princesse Mononoké, au Voyage de Chihiro et au Château ambulant ont précédé Totoro. La dernière à venir sera « Le Secret de la Fukai », tirée de Nausicaä de la Vallée du Vent, à l’horizon 2027. Avant Ghibli, la même institution avait tissé Tolkien : cette tenture là est exposée à Angers du 9 avril au 8 novembre 2026.
« Conçues pour traverser le temps ». La formule est institutionnelle et elle est exacte, mais elle cache la donnée qui compte : le temps traversé n’est pas seulement celui du spectateur, c’est celui de l’exécutant. Dix huit mois sur une seule image. Aucune prévisualisation. Aucun rendu intermédiaire. Aucune possibilité de revenir en arrière sans défaire. Sur ce même intervalle, un générateur d’images produit plusieurs dizaines de millions de visuels par jour, et le débat public sur l’animation générée par machine a changé trois fois de vocabulaire.
Il ne s’agit pas de nostalgie, et surtout pas d’opposer la main à la machine, ce qui est un débat de colloque. Il s’agit d’une donnée économique. Le financement du projet ne vient pas d’un studio : une campagne de financement participatif lancée en 2024 a réuni plus de 1 350 contributeurs, complétés par des mécènes. Autrement dit, mille trois cent cinquante personnes ont payé d’avance pour une image qu’elles ne verraient pas avant deux ans, réalisée par des gens qui ne la voyaient pas non plus. C’est la définition exacte de la confiance, et c’est un modèle de production que personne dans l’industrie culturelle ne juge viable.
Ce que la Cité a compris et que beaucoup d’institutions n’ont pas compris, c’est que le direct ne trahit pas l’artisanat, il le rend lisible. Le livestream de la tombée de métier n’est pas une opération de communication greffée sur un savoir faire ancien. C’est la seule manière de faire exister publiquement un travail dont, par construction, personne ne peut voir l’avancement. La caméra n’enregistre pas l’œuvre, elle enregistre le moment où l’œuvre cesse d’être invisible.
Il reste une pièce à tisser. Le musée d’Aubusson, ville de moins de trois mille habitants, a passé une décennie à convertir en fil de laine des images japonaises que le monde entier connaît par cœur. Neuf euros l’entrée, six euros cinquante en tarif réduit. La sixième tapisserie sera terminée en 2027 et personne, à cet instant, ne sait encore à quoi elle ressemble. Pas même celles et ceux qui la tissent.
NOTE DE TRANSPARENCE · quatre réserves. Un, les dimensions divergent selon les sources : DozoDomo indique 7,36 m sur 4,3 m et arrondit la surface à 31,5 m², le nom du fichier du visuel officiel diffusé par la Cité mentionne 736 cm sur 460 cm, ce qui donnerait 33,9 m², et une reprise de presse cite 31,65 m². Nous retenons 7,36 m sur 4,30 m et 31,65 m², qui sont cohérents entre eux, et nous signalons l’écart plutôt que de le masquer. Deux, DozoDomo évoque « quatre premières tapisseries » déjà réalisées tout en n’en nommant que trois : nous ne citons que les trois titres explicitement mentionnés. Trois, le nombre d’heures de tissage et l’effectif exact mobilisé n’ont pas été communiqués publiquement et n’ont pas pu être obtenus auprès de la Cité dans le délai de publication : la durée d’environ un an et demi est celle annoncée par la Cité et relayée par DozoDomo. Quatre, la comparaison chiffrée avec les générateurs d’images est un ordre de grandeur d’usage public, elle n’est adossée à aucune mesure propre à ce dossier et ne doit pas être lue comme telle.
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