Paris jugeait ces toiles séniles. Une héritière les a gardées près de 70 ans dans son salon. Le 22 octobre, on en attend 30 millions, et l’État a 30 mois pour sauver 3 Cézanne.
Sotheby’s vend à Paris la collection de Jeanne Schlumberger. En tête, un Iris de Monet estimé 22 à 30 millions d’euros, près de 7 à 9 fois le record d’un Monet tardif. En bas, 3 Cézanne classés trésors nationaux, et 30 mois pour l’État.
Paris jugeait ces toiles séniles. Une héritière les a gardées près de 70 ans dans son salon. Le 22 octobre, on en attend 30 millions, et l’État a 30 mois pour sauver 3 Cézanne.
Sotheby’s disperse à Paris la collection de Jeanne Schlumberger, héritière d’une dynastie industrielle qui ne prêtait pas ses tableaux. En tête, un Iris de Monet que le public n’a jamais vu. En bas du catalogue, un délai accordé à un ministère qui cherche des économies.

Rive gauche, années 1960. Si vous l’aviez croisée, raconte Thomas Bompard chez Sotheby’s, vous lui auriez prêté des Renoir, à cause de ses tenues de grande bourgeoise. Elle n’en veut pas. Elle n’aime pas l’impressionnisme classique. Elle aime Soutine, Rouault, Gustave Moreau, et les derniers Monet, ceux que le Paris de 1926 avait enterrés avec leur auteur.
Elle s’appelle Jeanne Schlumberger. Née en 1889, morte en 1983. Épouse de Marcel Schlumberger, l’un des 2 frères fondateurs de la société qui porte leur nom, selon Artnet. Son hôtel particulier est rue Las Cases. Ses tableaux ne sortent pas. Elle ne prête pas aux musées.
Le geste fondateur tient en une ligne de crédit. La marchande Katia Granoff veut racheter le fonds d’atelier que Monet a laissé à son fils Michel. Jeanne Schlumberger finance, en donnant sa maison en garantie. À Paris, ces toiles n’intéressent presque personne. À la mort du peintre, rappelle Thomas Bompard, certains critiques parlaient de « suicide artistique », d’œuvres « d’un aveugle, ou d’un vieillard sénile ».
Sur la date du rachat, les sources divergent, et nous ne tranchons pas · The Art Newspaper écrit 1958, Artnet écrit 1956. Les 2 s’accordent sur le reste. Granoff place ensuite de grands Monet tardifs dans des musées américains. Jeanne Schlumberger est parmi les premières à en acheter, dont Iris et Saule pleureur. Ils ne quitteront plus le salon, et Euronews a raison sur un point · ils n’ont jamais été déplacés. La chaîne se trompe sur un autre, en parlant d’un siècle. Peints en 1924 et 1925, achetés à la fin des années 1950, ils y sont restés près de 70 ans.
Posez maintenant le seul chiffre de comparaison qui compte. Selon la base de prix d’Artnet, le record pour un Monet de la dernière période est de 3,2 millions d’euros, pour des Iris jaunes de 1924 à 1925, adjugés chez Artcurial en 2007. L’estimation basse de celui ci vaut près de 7 fois ce record. L’estimation haute, plus de 9 fois. Le vieillard sénile de 1926 est devenu, en un siècle, le placement le plus cher jamais proposé par une salle française.
La toile arrive dans l’état exact où elle est sortie de l’atelier · pas de vernis, pas de rentoilage, jamais restaurée. Et Sotheby’s la vend sans garantie. « Quand les étoiles sont alignées comme ça, les garanties ne sont pas une nécessité », dit Thomas Bompard à The Art Newspaper. La vente de 28 lots, estimée à plus de 40 millions, tombe pendant la semaine d’Art Basel Paris, et l’année du centenaire de la mort du peintre, le 5 décembre 1926.
Pour Saule pleureur, 2e Monet de la vente, les estimations publiées ne concordent pas · 9 à 12 millions selon The Art Newspaper et Artnet, 9 à 10 millions selon Euronews. Nous les donnons toutes les 2.

Au bas du catalogue, 3 panneaux de Cézanne. Ils viennent du rez de chaussée du Jas de Bouffan, la propriété familiale d’Aix en Provence, où le jeune peintre les avait peints à même le mur, avant leur transfert sur toile. Le plus grand, La Ferme, estimé 600 000 à 800 000 euros, est présenté comme le plus grand Cézanne jamais proposé aux enchères.
Les 3 ont été classés trésors nationaux. Ils ne peuvent pas quitter la France, et l’État dispose de 30 mois pour organiser un éventuel achat. 30 mois pour trouver l’argent. Le compte à rebours court depuis le classement.
Le même État, dimanche dernier, par la voix de sa ministre de la Culture, annonçait des crédits en moins pour 2027, répartis « au cas par cas », sans nommer un seul cas. En voici 3, avec un délai légal. Le cas par cas a désormais des cadres dorés.
Ce qui s’est écrit ailleursLa chaîne européenne Euronews a présenté Monet, le 18 septembre, comme un « peintre de la Renaissance française ». Monet est né en 1840. Sur le mur de Sotheby’s, le cartel dit 1924 à 1925. Jeanne Schlumberger avait vu en 1958, ou en 1956, ce que Paris ne voyait pas. La presse de 2026 ne voit pas toujours le siècle.
Les grandes fortunes du XXe siècle sortent toutes en même temps de leurs salons. Cette semaine, un Shiva du XVIe siècle partait à Drouot sur une estimation de 5 000 euros, la vente Rothschild d’Artcurial défaisait en une après midi 4 héritages, et les milliards transmis par le baby boom ne font pas le trésor de Bercy. Monet, lui, avait déjà été filmé au travail, images que nous avions publiées en 2015.
Aujourd’hui, chez Christie’s, c’est l’argent de l’étain bolivien qui repart en Watteau. Nous vous racontions dimanche d’où venait la fortune Patiño. Le 22 octobre, ce sera celle des Schlumberger. Même ville, même mois, même mouvement · les salons se vident, et l’État regarde passer les camions avec un délai à la main.
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