Babylone · le jour où le ciel est devenu calculable
Vers le Ve siècle avant notre ère, des scribes découpent le ciel en douze fois trente degrés. Le ciel devient un objet de calcul.
Série d’archives z/S SYSTEMS · lire le manifeste
Pendant plus d’un millénaire, les scribes de Mésopotamie ont regardé le ciel et noté ce qu’ils voyaient. Puis, vers le Ve siècle avant notre ère, ils ont cessé de le décrire pour le découper · douze signes, trente degrés chacun. Ce geste-là a fait d’un spectacle un système de coordonnées, c’est-à-dire une chose qu’on peut calculer sans lever les yeux.
Avant le découpage, une bibliothèque
La divination céleste savante commence avec des textes paléo-babyloniens tardifs, vers 1800 avant notre ère. Elle produit très vite un monument · l’Enuma Anu Enlil, série canonique de 68 ou 70 tablettes selon la recension, contenant entre 6 500 et 7 000 présages célestes et atmosphériques. Sa forme canonique a probablement été compilée à la période kassite, entre 1595 et 1157 avant notre ère, sur des prototypes plus anciens · la prudence est ici celle des assyriologues eux-mêmes, et je la garde.
L’organisation de la série dit déjà ce qu’est un corpus de calcul. Tablettes 1 à 14, phénomènes lunaires. 15 à 22, éclipses de Lune. 23 à 29, phénomènes solaires. 30 à 39, éclipses de Soleil. 40 à 49, météorologie et séismes. Les vingt dernières, étoiles et planètes. C’est une base de données, avec un plan de classement.
La copie datable la plus tardive de l’Enuma Anu Enlil est de 194 avant notre ère. Entre le noyau kassite et cette copie, la série a été recopiée, consultée et transmise pendant au moins quatorze siècles. Plus de 500 rapports astrologiques néo-assyriens nous sont parvenus en plus du corpus. À côté, le MUL.APIN, compendium en deux tablettes, remanié vers 1000 avant notre ère sur la base d’observations plus exactes · il recense 71 étoiles et constellations, dont 18 constellations situées le long du chemin de la Lune. Il succède aux listes dites Three Stars Each, trente-six étoiles associées aux mois, apparues vers le XIIe siècle avant notre ère.
Dix-huit constellations sur le chemin de la Lune. Le chiffre est là, presque. Il manque une opération.
Douze fois trente
Elle arrive vers le Ve siècle avant notre ère. Les textes astronomiques babyloniens « commencent à décrire les positions du Soleil, de la Lune et des planètes en termes de douze signes également espacés », de trente degrés chacun.
Il faut mesurer la brutalité de ce passage. Dix-huit constellations sur le chemin de la Lune, c’est une liste d’objets observés, inégaux, de tailles variables, séparés par des trous. Douze signes de trente degrés, c’est un quadrillage régulier qui ne doit plus rien à ce qu’on voit. Trois cent soixante unités identiques et adressables, où toute position s’écrit comme un nombre, où l’intervalle entre deux positions se soustrait, où une position future s’interpole.
Le ciel cesse d’être un texte à lire. Il devient une grille à remplir.
29 avril 410
Le premier thème natal connu de l’histoire est une tablette cunéiforme datée du 29 avril 410 avant notre ère. Le texte donne · « la Lune était sous la Pince du Scorpion, Jupiter en Poissons, Vénus en Taureau, Saturne en Cancer, Mars en Gémeaux. »
Cinq astres, cinq adresses. Pas d’interprétation lyrique, pas de portrait. Un relevé. Le corpus des horoscopes babyloniens connus s’étend de 410 à 69 avant notre ère, soit trois siècles et demi de pratique documentée · il a été rassemblé et édité par Francesca Rochberg dans Babylonian Horoscopes (American Philosophical Society, 1998), puis replacé dans son contexte savant dans The Heavenly Writing (Cambridge, 2004).
Ce que ce document prouve n’est pas qu’on croyait au destin. C’est qu’on savait produire, pour une date donnée, un jeu de coordonnées célestes. Sans grille à trente degrés, la phrase du 29 avril 410 est impossible à écrire.
Escaliers et zigzags
Reste à calculer ces positions sans attendre de les voir. Les scribes babyloniens y parviennent avec deux méthodes concurrentes, que les historiens appellent Système A et Système B. Le premier modélise les vitesses par des fonctions en escalier, le second par des fonctions linéaires en zigzag. Les deux permettent de prédire les positions planétaires et lunaires par arithmétique pure, sans observation. C’est le premier moteur de calcul astronomique de l’histoire, et le Système B sera repris tel quel par les astronomes grecs, précisément parce qu’il remplaçait de la géométrie par de l’interpolation.
Il y a des noms derrière. Naburimannu, ou Nabû-rimanni, premier astronome babylonien documenté, prêtre du dieu-lune, auteur de dix-sept ou dix-huit tables de vitesses planétaires et lunaires. Kidinnu, que les Grecs appelleront Kidenas, astronome et mathématicien de la période chaldéenne. Iqīšâ, prêtre babylonien tardif, auteur de calendriers médicaux fondés sur les signes zodiacaux. Et, plus haut dans la chaîne du pouvoir, les astrologues d’Assurbanipal, dont le règne court de 668 à 625 avant notre ère · Rammanu-sumausar, Nabu-musisi. Une éclipse de Lune est rapportée au roi Asarhaddon le 18 janvier 672 avant notre ère.
Ce ne sont pas des devins isolés. Ce sont des fonctionnaires d’un appareil d’État qui tient des registres.
Ce que coûtait la précision
Au VIe siècle avant notre ère, les astronomes babyloniens commettaient encore des erreurs de près d’un mois. Au IVe siècle, leurs méthodes mathématiques suffisaient à calculer les positions planétaires futures. Deux siècles pour gagner cet ordre de grandeur · c’est la mesure réelle du coût du calcul à la main, et elle se paie en générations de scribes à plein temps, pas en heures de travail.
L’outillage tient dans une main. Tablette d’argile, écriture cunéiforme, stylet de roseau. Aucun instrument optique, aucune lentille, rien. Et pourtant les Journaux astronomiques tenus à Babylone du VIIe au Ier siècle avant notre ère constituent la plus longue série d’observations continues de l’histoire humaine. Six siècles de relevés, sans interruption, par une institution qui survit à ses rois.
Trente-six, et la nuit divisée
L’Égypte découpe autrement, et le résultat est encore dans nos poignets. Les prêtres-astronomes y suivaient trente-six étoiles ou groupes d’étoiles, les décans, dont ils observaient les levers héliaques successifs tous les dix jours. Chaque décan précède une période de soixante-dix jours d’invisibilité complète, assimilée symboliquement à la durée de la momification et à la renaissance du défunt. Trente-six décades de dix jours font trois cent soixante jours ; les cinq jours épagomènes reçoivent des décans supplémentaires. Richard Anthony Parker a nommé « anneau décanal » la bande céleste concernée.
Vient alors la conséquence la plus lourde de toute l’histoire de la mesure. Comme douze décans seulement se lèvent pendant les nuits d’été, les Égyptiens divisèrent la nuit en douze heures de durée variable. Douze heures de nuit, douze heures de jour · notre journée de vingt-quatre heures sort de là. Le support de ces tables mérite d’être dit tel quel · elles étaient peintes sur les couvercles intérieurs de sarcophages. Sur la datation de ces tables diagonales, les sources divergent · la notice française les rattache aux listes publiées « à partir de la XIXe dynastie », tandis que l’usage égyptologique courant place les premières à la Première Période intermédiaire et au Moyen Empire. Je signale l’écart plutôt que de trancher.
Dendérah, datable à deux mois près
La pièce matérielle de la fusion babylonienne-égyptienne existe, et elle est au Louvre. Le zodiaque de Dendérah est un bas-relief de grès de 2,55 mètres sur 2,53, qui formait le plafond d’une chapelle d’Osiris sur le toit du temple d’Hathor.
Sylvie Cauville et Éric Aubourg l’ont daté par voie astronomique, à partir de la configuration des cinq planètes visibles et de l’identification de deux éclipses · entre juin et août 50 avant notre ère. Deux mois de fourchette, pour un plafond de temple vieux de deux mille ans. C’est le calcul qui date le monument du calcul.
Le reste est une histoire française. Le relief est découvert en novembre 1798 par le général Desaix pendant l’expédition d’Égypte, dessiné par Dominique Vivant Denon en 1799, extrait du temple en 1822 par le maître-maçon Claude Lelorrain, et exposé au Louvre. Les douze constellations qu’il porte sont d’origine babylonienne, mais traitées à l’égyptienne · Champollion-Figeac relevait déjà que la Balance y figure selon une conception qui n’est pas grecque. Une grille mésopotamienne, gravée par des Égyptiens, datée par des astrophysiciens, arrachée par un maçon picard.
On répète que l’astrologie s’est un jour séparée de l’astronomie. L’ordre des choses est l’inverse · c’est en cherchant à prédire des présages que des hommes ont inventé le système de coordonnées, les fonctions en escalier, l’interpolation linéaire et la plus longue série d’observations jamais tenue. Les mathématiques sont vraies. Elles n’ont pas été faites pour la vérité, elles ont été faites pour le roi.
Et il aura fallu quatorze siècles de recopie, six siècles de relevés nocturnes et deux siècles de perfectionnement pour qu’un scribe puisse écrire cinq positions à une date donnée. Aujourd’hui, cette phrase se calcule en moins d’une milliseconde. Presque personne ne la demande.
La porte
Ce que cette méthode donne, appliquée à une naissance
Les civilisations que cette pièce raconte ne sont pas une décoration. Elles sont calculées, datées école par école, et le désaccord entre elles est imprimé au lieu d’être lissé. Une date, une heure, un lieu suffisent.
Le Spectacle regardait · l’Algorithme surveille · l’Oracle rend le regard
Cet article est une pièce de la série Le Regard Inverse, où z/S SYSTEMS documente les deux usages de la même machine · celle que l’on pointe vers les gens, et celle que l’on pointe vers le ciel.
Pièce précédente · La loi · ce que l’AI Act interdit vraiment
Pièce suivante · Le nombre · ce que la numérologie doit à une Américaine de 1900
Lire le manifesteLes neuf civilisations
Hypothesis · Prophecy · Number
Les études contrôlées ne trouvent rien. Nous les publions quand même, et nous expliquons ce qui reste debout après.
Le calcul du ciel est résolu depuis 1997. Ce que les modèles de langage ont changé est ailleurs, et c’est plus intéressant.
Le mot computer a désigné une personne pendant deux siècles. Quand il est passé aux machines, les noms sont tombés avec.
Le meilleur calculateur du ciel de son siècle a dressé un thème natal tous les treize à quinze jours. Pas davantage.
Un ouvrier du textile d’Amiens publie en 1823 la table des 72 anges que le monde entier utilise aujourd’hui sans le savoir.
Pythagore n’a rien écrit. La grille qui porte son nom vaut pour l’alphabet latin et date de 1900, en Amérique.