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Le Regard Inverse· 7 MIN· septembre 2026 PUBLIÉ LE 18 sept.

Les computers étaient des femmes

Le mot computer a désigné une personne pendant deux siècles. Quand il est passé aux machines, les noms sont tombés avec.

La rédaction
La rédaction 18 sept. 2026 · 7 MIN · Le Regard Inverse
Le Regard Inverse · les pièces · n° 11 sur 13 · Versant le ciel
Série d’archives z/S SYSTEMS · lire le manifeste

Pendant deux siècles, un computer était quelqu’un. Une personne assise, payée à l’heure ou à la page, qui calculait. Le passage du mot à la machine s’est fait si proprement que presque personne ne sait plus qu’il a fallu des manufactures humaines pour produire les tables sur lesquelles reposait la navigation, le cadastre et l’astronomie.

Le mot avant la machine

Le Nautical Almanac britannique paraît pour la première fois en 1767, préfacé par Nevil Maskelyne, astronome royal. Le volume est daté 1766 mais les exemplaires n’arrivent de l’imprimeur que le 6 janvier 1767.

Son contenu est une table de distances lunaires · la position angulaire de la Lune relativement aux étoiles brillantes voisines, calculée d’après les tables de Tobias Mayer, donnée par intervalles de trois heures de temps de Greenwich. Un navigateur qui mesure cette distance au sextant et la compare à la table obtient l’heure de Greenwich, donc sa longitude. Ces tables restent au cœur de l’almanach jusqu’au volume de 1906.

Elles n’étaient pas calculées par un instrument. Elles étaient calculées par des hommes, à la plume, chez eux.

Deux calculateurs et un vérificateur

La procédure de Maskelyne mérite d’être citée telle quelle, parce qu’elle a été réinventée mot pour mot dans l’informatique du XXe siècle sous le nom de redondance.

Chaque calcul était effectué en double par deux computers indépendants, puis comparé par un troisième, appelé le comparer. Trois personnes pour un nombre. Si les deux résultats divergeaient, on recommençait.

Les carrières correspondantes disent le reste. Henry Andrews (1744-1820) fut computer de 1768 à 1815, soit quarante-sept ans. Le révérend Malachy Hitchins (1741-1809) fut comparer de 1767 jusqu’à sa mort en 1809, soit quarante-deux ans.

Quarante-sept ans au même poste. Ce n’était pas une tâche, c’était un métier, et on y mourait en fonction.

Prony, ou la manufacture d’épingles appliquée aux logarithmes

La France pousse le raisonnement jusqu’au bout, et elle le fait en pleine Terreur.

Fin 1793, Gaspard de Prony reçoit de Lazare Carnot et de la direction de l’effort de guerre la commande des tables du cadastre. Il faut des logarithmes et des fonctions trigonométriques au système décimal, à une précision inédite, et il faut aller vite. Prony fait alors une chose qui n’avait jamais été faite · il applique au calcul le principe de la manufacture d’épingles d’Adam Smith, tiré de la Richesse des nations. La référence est explicite, elle n’est pas reconstituée après coup.

L’organisation compte trois groupes.

En haut, cinq à six mathématiciens de haut rang, dont Adrien-Marie Legendre nommément. Ils établissent les formules et les valeurs fondamentales. C’est là que se trouve toute la mathématique de l’opération.

Au milieu, des calculateurs de formation mathématique · ils calculent les logarithmes initiaux et les différences, et vérifient le travail du troisième groupe.

En bas, le groupe le plus nombreux. Il ne fait que des additions et des soustractions d’interpolation. Aucune formation mathématique n’est requise. C’est le point décisif de toute l’affaire · on a découpé le calcul en gestes si simples que la compétence a disparu du geste.

Sur les effectifs, les sources se contredisent et il faut le dire. Prony annonce « soixante ou quatre-vingts calculateurs » en 1801, puis « entre 150 et 200 » en 1832 · les registres contemporains suggèrent plutôt quinze à vingt-cinq calculateurs actifs à un moment donné. Quant à la légende des coiffeurs mis au chômage par la Révolution et recyclés en calculateurs, elle vient de Dupin · Prony ne l’a jamais mentionnée.

Un résultat toutes les douze minutes

Lalande rapporte quinze calculateurs produisant six cents résultats par jour.

Posez la division. Six cents divisés par quinze font quarante résultats par personne et par jour. Sur une journée de huit heures, cela fait un résultat toutes les douze minutes.

Douze minutes. Pour une addition ou une soustraction d’interpolation. Pas pour un thème natal, pas pour une position planétaire · pour une ligne de table.

C’est la première ancre de vitesse de ce dossier, et elle est mesurée, pas estimée. Elle donne l’ordre de grandeur réel du calcul humain organisé, au maximum de son efficacité industrielle, par des gens dont c’était le travail à plein temps.

Ce qui est sorti de l’atelier

Le résultat est monstrueux, au sens propre.

Les tables courent de 1793 à mi-1796. La table des sinus est achevée en août ou septembre 1794. Le noyau complet est prêt vers le milieu de 1796. Il remplit dix-sept grands volumes in-folio, en deux exemplaires.

Le contenu · les logarithmes des nombres de 1 à 200 000, à douze décimales. Les dix mille premiers à dix-neuf, vingt-huit décimales. Les fonctions trigonométriques à vingt-deux, vingt-cinq décimales. Et tout a été calculé deux fois indépendamment, comme à Greenwich.

Les tables n’ont jamais paru

Voici la fin de l’histoire, et elle est française.

Un contrat d’impression est signé avec Firmin Didot le 22 juillet 1794. Cinq cent vingt-sept pages sont composées en décembre 1795. Puis l’assignat s’effondre, et le cadastre lui-même est supprimé en 1802.

Les tables du cadastre n’ont jamais été publiées.

La France a inventé le calcul industriel · la division du travail intellectuel, la déqualification volontaire du calculateur, la vérification systématique en double. Elle a construit l’atelier dont Charles Babbage tirera, quelques décennies plus tard, l’idée qu’une machine pourrait tenir le rôle du troisième groupe. Et elle a laissé dix-sept volumes in-folio dans une armoire.

Harvard, 1877-1919

Le mot traverse l’Atlantique et change de genre.

Edward Charles Pickering dirige le Harvard College Observatory de 1877 à 1919. Il y emploie un groupe de femmes pour dépouiller et classer les plaques photographiques spectrales. On les appelle les computers.

Williamina Fleming est la première à diriger le groupe.

Annie Jump Cannon classe environ 350 000 étoiles dans sa vie. Entre 1912 et 1915, son équipe en classe cinq mille par mois. La classification spectrale qu’elle met au point est encore celle qu’on enseigne.

Antonia Maury (1866-1952) identifie Mizar comme étoile binaire en 1889.

Et Henrietta Swan Leavitt découvre vers 1908 la relation période-luminosité des céphéides. Sans elle, nous ne saurions pas mesurer les distances extragalactiques. Toute l’échelle de l’univers, l’expansion comprise, repose sur un résultat trouvé par une employée payée à l’heure.

Payée combien · vingt-cinq à cinquante cents de l’heure. Soit huit à seize dollars de 2025. Au-dessus du travail en usine, en dessous du travail de bureau.

Le produit sort · le Henry Draper Catalogue, publié de 1918 à 1924, environ 222 000 étoiles, puis une extension de 1925 à 1936 ajoutant plus de 46 850 étoiles.

Ce que le glissement du mot a emporté

Quand computer est passé de la personne à la machine, deux choses sont tombées.

La première, les noms. On sait qui a construit l’ENIAC. On ne sait pas qui a calculé la page 412 du Nautical Almanac de 1791. Les tables ne portent pas de signature, par construction · c’est même leur définition, une table est un objet d’où l’auteur a été retiré.

La seconde, le coût. Une table imprimée ne montre plus les quarante résultats par jour et par personne qui l’ont produite. Elle donne le résultat, propre, immédiat, gratuit à la consultation. Toute l’histoire du calcul du ciel est là · un travail énorme et invisible, cristallisé dans un objet qui a l’air simple.

Les computers de Harvard ont classé trois cent cinquante mille étoiles à cinquante cents de l’heure. Les calculateurs de Prony ont produit dix-sept volumes qui ne sont jamais sortis. Les computers de Greenwich ont tenu leur poste quarante-sept ans.

Aucun d’eux n’a vu la machine qui allait porter leur nom.

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Les civilisations que cette pièce raconte ne sont pas une décoration. Elles sont calculées, datées école par école, et le désaccord entre elles est imprimé au lieu d’être lissé. Une date, une heure, un lieu suffisent.

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Cet article est une pièce de la série Le Regard Inverse, où z/S SYSTEMS documente les deux usages de la même machine · celle que l’on pointe vers les gens, et celle que l’on pointe vers le ciel.

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Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.

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