Le site de la Mostra écrit Palestine sur deux films de sa sélection, et Alberto Barbera refuse le drapeau parce que la Palestine n’est pas un État
Le directeur artistique de la Mostra explique qu’il ne peut pas hisser le drapeau palestinien faute de reconnaissance par l’État italien. Le site de la Biennale, lui, indique la Palestine comme pays d’origine de deux films de la sélection officielle.
Le site de la Mostra écrit Palestine sur deux films de sa sélection, et Alberto Barbera refuse le drapeau parce que la Palestine n’est pas un État
La façade est repeinte, le lion doré est accroché, le 83 est en place, deux hommes en polo bleu déroulent le tapis rouge et, tout en haut, les drapeaux claquent au vent : Grèce, Hongrie, Inde, Italie, Israël, Japon, Corée du Sud, Lituanie, Mexique, Allemagne. C’est la photographie de l’ouverture. Elle a été prise avant que la 83e Mostra ne devienne, pour la deuxième année consécutive, un festival dont on parle moins pour ses films que pour ce qui est accroché au dessus de sa porte.
Le collectif Venice4Palestine demande depuis la fin août que le drapeau palestinien soit hissé aux côtés des autres pour la durée du festival. Alberto Barbera, directeur artistique de la Mostra depuis 2011, a répondu publiquement, dans la Repubblica : le règlement ne permet de hisser que les drapeaux des États reconnus par l’État italien, et « malheureusement la Palestine n’est pas encore un État ».
C’est là que l’affaire cesse d’être une querelle de protocole. La Mostra a elle même inscrit la Palestine comme pays d’origine de deux films de sa sélection officielle, sur le site de la Biennale. Le premier est « Al Mowaten Osama », Citizen Osama, d’Ahmed Hassouna, présenté hors compétition, tourné dans le nord de Gaza pendant la guerre, coproduit avec la France. Le second est « Hiwar ma’albahr », Conversation With the Sea, de Muayad Alayan, cinéaste de Jérusalem. Les deux fiches sont publiques. Elles ne sont pas contestées. Elles portent le nom du pays que le mât ne portera pas.
Le collectif ajoute deux arguments que le festival n’a pas discutés. La Palestine est reconnue comme État par environ 150 pays, dont 35 États européens, la France, l’Espagne et le Royaume Uni compris. Et l’Italie reçoit de longue date une ambassadrice de Palestine à Rome, Mona Abuamara. Sur ce point précis, le collectif écrit que la reconnaissance italienne est déjà implicite. C’est une lecture, pas une décision de justice, et nous la donnons pour ce qu’elle est : l’argument de la partie qui demande le drapeau.
Ce qui n’est pas une lecture, c’est la contradiction interne. Un festival ne peut pas, le même jour et sur le même serveur, désigner deux films comme palestiniens dans son catalogue et invoquer l’inexistence de la Palestine pour refuser un mât. Ce n’est pas une question de position sur la guerre. C’est une question de cohérence documentaire, et c’est le genre de détail que nous avons déjà relevé hier au sujet du décompte des films et des réalisatrices, où la Mostra ne parvenait pas non plus à faire dire la même chose à ses propres listes.
Il y a un troisième épisode, et il est le plus révélateur. Fin août, Deadline révèle que le festival a prévu de renoncer à la conférence de presse du jury, rituel d’ouverture partagé avec Cannes et Berlin. Motif officiel avancé par la Mostra : un conflit d’agenda. Le festival dément toute pression politique. Après la réaction en ligne, la conférence est rétablie et se tient le jour de l’ouverture, mercredi, sous la présidence de Maggie Gyllenhaal, entourée de Kaouther Ben Hania, Daniel Blumberg, Francesco Casetti, Xavier Giannoli, Shahrbanoo Sadat et Johnnie To. On avait envisagé de remplacer le pupitre par un cocktail de bienvenue. Les questions sont venues quand même.
Elles étaient prévisibles. En 2025, la couverture de la conférence du jury vénitien avait été avalée par une seule séquence : son président Alexander Payne refusant de répondre sur Gaza. Verbatim : « Quite frankly, I feel a little bit unprepared for that question. I’m here to judge and talk about cinema. » En février 2026, à la Berlinale, le président du jury Wim Wenders avait déclaré que les cinéastes « doivent rester en dehors de la politique ». Trois festivals, trois jurys, une seule question, et chaque fois un dispositif conçu pour ne pas y répondre.
Le poids des signatures, lui, ne baisse pas. La lettre ouverte de Venice4Palestine avait réuni plus de 200 professionnels avant l’ouverture, dont Annie Ernaux, Céline Sciamma, Adèle Haenel, Roger Waters, Matteo Garrone, Nan Goldin, Guy Pearce, Alia Shawkat et les réalisateurs Arab et Tarzan Nasser. L’appel relancé le 4 septembre en revendique plus de 1 000. Le collectif appelle à un rassemblement à Rome le mercredi 9 septembre à 13 heures devant Montecitorio.
Nous avons documenté ce dossier ailleurs qu’au Lido, sur la détention de médecins palestiniens et sur ce que valent les chiffres qui circulent à propos de Gaza. Ici, la matière est plus simple et plus étroite : une institution culturelle, un règlement, et un catalogue qui se contredisent.
La question de Venise n’est donc pas de savoir si la Mostra doit prendre parti. C’est celle ci : quand un festival sélectionne un film, le crédite d’un pays, l’affiche sur son site et refuse ensuite d’en hisser le drapeau au nom d’un protocole, lequel des deux documents dit la vérité, la fiche du film ou le règlement des mâts ?
DANS L’ARCHIVE · Venise ne sait pas dire combien de films elle a sélectionnés · Ink, Danny Boyle et l’invention du tabloïd en ouverture · Une réalisatrice en compétition, minimum historique · La détention de médecins palestiniens · Gaza mérite mieux qu’un mauvais chiffre
NOTE DE TRANSPARENCE · le propos d’Alberto Barbera a été tenu à la Repubblica et nous parvient par le communiqué de Venice4Palestine et les reprises anglophones. Nous ne l’avons pas recueilli et nous n’avons pas obtenu de réaction de la Biennale à l’heure du bouclage. Le chiffre d’environ 150 pays reconnaissant la Palestine et celui de 35 États européens sont ceux avancés par le collectif. La qualification employée par Venice4Palestine pour désigner la situation à Gaza est celle du collectif et n’est pas reprise à notre compte dans cet article.
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