1 million de prime, 22,5 millions de calcul : OpenAI a payé 22 fois le trophée pour arriver premier
Mardi 8 septembre, un professeur de New York annonce trois démonstrations. Quelques heures plus tard, OpenAI publie la démonstration complète du même problème à 1 million de dollars. Regardez la facture de la machine, et vous aurez compris toute l’affaire.
1 million de prime, 22,5 millions de calcul : OpenAI a payé 22 fois le trophée pour arriver premier
Mardi 8 septembre, un professeur de New York annonce trois démonstrations. Quelques heures plus tard, OpenAI publie la démonstration complète du même problème à 1 million de dollars. Regardez la facture de la machine, et vous aurez compris toute l’affaire.
Vous voulez le chiffre tout de suite ? Le voilà. La prime du Clay Mathematics Institute pour le problème de Navier Stokes, l’un des 7 problèmes du millénaire, est de 1 million de dollars. Le calcul qu’OpenAI a lancé pour l’emporter a consommé 300 milliards de tokens de sortie sur une semaine, soit 22,5 millions de dollars aux tarifs Astra en vigueur, selon le chiffrage de TechCrunch. 22,5 fois le trophée. Pour un prix qui, de toute façon, n’a jamais été le sujet.
Ce n’est pas une course scientifique. C’est une enchère. Et dans une enchère, ce n’est pas le plus rapide qui gagne, c’est celui qui peut perdre le plus d’argent.
Reprenons. Mardi, Tristan Buckmaster, professeur de mathématiques à l’université de New York, publie une déclaration annonçant trois résultats obtenus avec Levent Alpöge, mathématicien employé par Anthropic mais qui ne travaillait pas sur ce sujet pour le compte de son employeur. Ils ont bossé avec un mélange de modèles, principalement Codex, l’outil d’OpenAI. Sa déclaration s’ouvre sur une phrase qui n’est pas de la modestie académique.
Ce qu’il raconte ensuite, en substance : pendant qu’ils finalisaient, ils ont appris que « information about our progress had been passed to OpenAI ». Ils appellent. On leur répond que la démonstration complète du problème central est déjà faite. Ils demandent quand le travail a commencé et combien d’humain il y avait dedans. Les réponses deviennent floues. Finalement, écrit Buckmaster, il apparaît qu’une équipe entière était dessus et qu’une quantité de calcul insensée avait été mobilisée. Le premier prompt, admet on, a été envoyé dans les jours précédents, après que l’information sur leur travail est arrivée chez OpenAI.
Le billet d’OpenAI confirme une bonne partie de cette chronologie. L’effort a démarré le 1er septembre, inspiré par des rumeurs selon lesquelles deux problèmes du millénaire venaient de tomber.
Buckmaster ajoute l’argument le plus dur, parce que c’est le plus technique et le moins contestable en termes de vraisemblance. La route qu’ils avaient choisie était rare.
Et puis il y a les deux phrases qui font le tour de la sphère depuis mardi soir. Buckmaster affirme qu’en menaçant de rendre l’affaire publique, il s’est entendu répondre par Sébastien Bubeck, qui dirige l’équipe mathématiques d’OpenAI : « Why would you ruin your career ? » Puis, comme il insistait : « If you don’t want me to be nice, then I don’t have to be nice. » Il affirme aussi que Bubeck lui a proposé, comme compromis, de retirer Alpöge de la signature. Alpöge travaille chez Anthropic. On vous laisse relier les points, on ne le fera pas à votre place.
Bubeck dément. Il qualifie les allégations de « false and inflammatory », affirme avoir agi « following academic norms », dit sa tristesse que tout cela soit devenu public, et a publié ensuite un récit plus détaillé, captures de messages à l’appui, montrant qu’il avait proposé à Alpöge une publication coordonnée. Ce démenti est dans le brief parce qu’il doit y être, pas parce qu’il tranche.
Reste la question qui fâche vraiment, et elle n’est pas mondaine, elle est structurelle. Buckmaster a utilisé Codex massivement pour assembler son projet. OpenAI se réserve le droit d’entraîner ses modèles sur les interactions Codex, sauf si l’utilisateur s’y oppose explicitement. La maison répond dans son billet : « We (the researchers and the agents) did not see any of their work through any means until they released it publicly. » Elle ajoute qu’elle ne peut pas exclure que des données dépersonnalisées issues de cet usage aient contribué à améliorer ses modèles, tout en soulignant que les démonstrations diffèrent nettement.
Traduction pour le comptoir : l’outil avec lequel tu travailles appartient à celui qui court contre toi. En 2021, dans BRAQUAGE [DATA NOIRE], l’entité volait des données et c’était rangé au rayon fiction. 5 ans plus tard, la question se pose dans une déclaration de professeur de NYU en PDF, avec un lien officiel.
300 milliards de tokens de sortie en une semaine. 22,5 millions de dollars de calcul.
1er septembre : date du premier prompt OpenAI. 8 septembre : date de la publication.
0 ligne dans la presse généraliste française au bouclage.
Ce dernier zéro n’est pas un détail. Un des 7 problèmes du millénaire tombe, un dirigeant de laboratoire et un universitaire s’accusent nommément, et les quotidiens français n’ont rien publié. On a couvert OpenAI écrivant lui même la définition du mot critique le 3 septembre, et OpenAI sélectionnant ce que son modèle est autorisé à dire en mai. C’est le même geste à chaque fois : la maison écrit la règle, puis se déclare conforme. Sur ce coup, elle écrit aussi la facture. Et pendant ce temps, on continue de se demander ce qui vient après l’intelligence artificielle, alors que la réponse est peut être déjà là : ce qui vient après, c’est la question de savoir à qui appartient ce qu’elle trouve.
Les mathématiques ont toujours eu des querelles de paternité. Newton et Leibniz se sont disputé le calcul infinitésimal pendant des décennies. La nouveauté de 2026, ce n’est pas la dispute. C’est qu’elle se règle au budget de calcul. On écrivait ici, en 2012, sur les mathématiques de l’amour. Voici les mathématiques de la propriété.
Alors on revient au premier chiffre. 1 million de prime, 22,5 millions de facture. Personne, dans cette affaire, n’a couru après le million. Ils couraient après la ligne qui dit qui l’a trouvé. Cette ligne là ne coûte rien à imprimer, et c’est bien pour ça qu’elle vaut 22,5 millions.
1. TechCrunch, Russell Brandom, « OpenAI fought dirty on career-making math problem, says NYU mathematician », 8 septembre 2026, mis à jour à 14h35 ET · techcrunch.com
2. Déclaration de Tristan Buckmaster, Courant Institute, NYU · cims.nyu.edu
3. OpenAI, « Navier-Stokes solution », 8 septembre 2026 · openai.com
4. Clay Mathematics Institute, problèmes du millénaire · claymath.org
5. Réponse de Sébastien Bubeck, rapportée par Officechai et Fortune, 8 septembre 2026.
NOTE DE TRANSPARENCE · les propos attribués à Sébastien Bubeck le sont par Tristan Buckmaster et rapportés par TechCrunch. Bubeck les conteste. Aucune des deux versions n’est établie à ce stade.
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