Un hammam du XVIe siècle mis aux enchères sans préavis : la note de frais du miracle touristique ouzbek
Un milliard de dollars de restauration depuis 2017, plus de 1 800 logements affectés, 1 200 personnes chassées à Samarcande. Le touriste n’est pas le coupable, il est le produit.
Un hammam du XVIe siècle mis aux enchères sans préavis : la note de frais du miracle touristique ouzbek
Sur la porte, une pancarte trilingue annonce « bain traditionnel de Boukhara, XVIe siècle ». Derrière la porte, un spa de luxe. La famille qui tenait ce hammam depuis trois générations n’a plus le bail. Elle l’a appris en découvrant que le lieu passait aux enchères. Nous connaissons ce mécanisme par cœur. Nous l’avons vu à Venise, à Marrakech, à Saint Tropez. Il s’exporte très bien.
Le hammam s’appelle Bozori Kord. Il est situé sous les coupoles marchandes de Toqi Telpak Furushon, au cœur de la vieille ville de Boukhara. Son histoire est racontée en détail dans une enquête de Ajam Media Collective signée Gulnoza Usmonova, docteure en tourisme et ancienne guide dans cette ville. Le tenancier, qu’elle nomme Akbar, y était le troisième de sa lignée. Son père dirigeait l’établissement depuis 1987. En Ouzbékistan, la plupart des bâtiments historiques sont propriété de l’État depuis l’ère soviétique et s’exploitent sous bail municipal. Le sien n’a pas été renouvelé.
Il a participé à la vente aux enchères, on lui avait présenté cela comme une formalité. Les prix se sont envolés hors de sa portée. Un an de procédure, et il a perdu. Le nouveau propriétaire a refait l’endroit « aux standards du spa de luxe », dit il, là où sa famille n’avait jamais eu le droit de modifier quoi que ce soit puisque le bâtiment était protégé. Sur les trois hammams historiques encore debout à Boukhara, Bozori Kord, Kunjak et Sarrafon, les trois ont été redéployés pour le tourisme. Les habitants n’y vont plus.
Voilà pour l’anecdote. Passons aux chiffres, puisque c’est notre métier de suivre l’argent plutôt que l’émotion. Depuis 2017, l’Ouzbékistan a investi plus d’un milliard de dollars dans la restauration patrimoniale. Le tourisme pesait 5,2 % du PIB en 2019, avec une projection officielle à 7 % en 2030. Entre 2017 et 2022, plus de 1 800 logements ont été affectés par le réaménagement urbain à Samarcande et Boukhara, selon un rapport de l’International Partnership for Human Rights. Et à Boukhara, le projet baptisé « Eternal Bukhara » prévoit de raser une vaste zone pour y implanter des hôtels de grande hauteur, ce qui a valu à l’État un constat public de promesses non tenues de la part de l’UNESCO (Eurasianet).
Le 30 octobre 2025, trois rapporteurs spéciaux des Nations unies, Balakrishnan Rajagopal, Alexandra Xanthaki et Margaret Satterthwaite, publient un communiqué sur Samarcande. En mai 2025, un quartier entier situé en zone protégée, près du mausolée al Maturidi, a été démoli. Plus de 1 200 personnes ont perdu leur logement en quelques semaines, appartenant majoritairement à la minorité Multoni, une communauté rom installée là depuis des générations. L’étude d’impact patrimonial n’a été transmise au Comité du patrimoine mondial qu’après la disparition de la plupart des maisons. Un avocat défendant un propriétaire a été menacé puis placé en garde à vue. L’électricité et le gaz ont été coupés temporairement pour faire partir les gens.
La date de ce communiqué n’est pas neutre. Il tombe le jour même de l’ouverture de la 43e Conférence générale de l’UNESCO, qui se tenait à Samarcande. Les experts onusiens y ajoutent une phrase que nous encadrerions volontiers dans un hall d’hôtel : le risque de déclassement d’un site du patrimoine mondial est plus élevé quand un pont gâche une vue que quand une population est chassée de chez elle.
Que les choses soient claires, parce qu’on nous prête souvent le procès facile. Le touriste n’est pas le coupable de cette histoire. Il est le produit. Il achète un forfait hammam dans un bâtiment du XVIe siècle et il a raison de le trouver beau, parce que c’est effectivement beau, et parce que rien sur la brochure ne mentionne l’enchère de 2022. La chaîne de décision se situe entièrement au dessus de lui : un ministère qui a besoin d’une ligne de PIB, des administrations locales sommées de prouver une performance économique, des acquéreurs qui achètent une coupole comme on achète un mètre carré de vitrine, et une organisation internationale dont le label sert de garantie commerciale.
Le luxe ne détruit jamais les façades. Il les restaure, c’est même sa signature. Ce qu’il évacue, c’est la fonction. Un hammam où plus personne du quartier ne se lave reste un hammam sur la photo et cesse d’en être un dans la vie. Trente ans que nous regardons cette opération se répéter d’une ville patrimoniale à l’autre, et elle a toujours le même effet secondaire : le décor gagne, les gens s’en vont, et tout le monde trouve que c’est ravissant.
NOTE DE TRANSPARENCE · quatre réserves. Un, le prénom Akbar est celui employé par l’autrice de l’enquête d’Ajam Media Collective, il ne s’agit pas d’une identification complète et nous n’en cherchons pas. Deux, l’article de Libération du 10 août 2026 est à l’origine de ce sujet mais sa page n’a pas pu être ouverte au moment de la rédaction : il est cité comme source déclenchante, aucun fait ni aucune citation ne lui sont empruntés, l’intégralité des éléments ci dessus provient des sources ouvertes et lues. Trois, le chiffre de plus de 1 800 logements affectés entre 2017 et 2022 est attribué par Ajam à un rapport de l’International Partnership for Human Rights et n’a pas été recoupé sur le document primaire. Quatre, la liste nominative des enseignes hôtelières internationales implantées sur le corridor Samarcande Boukhara, initialement visée par cette enquête, n’a pas pu être établie à partir de sources publiques fiables : elle n’est donc pas publiée. Aucune donnée n’a été estimée.
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