La Statue de la Liberté n'a pas été dessinée pour l'Amérique. Orsay l'écrit dans son propre communiqué, et ouvre l'exposition ce mardi
Le musée d'Orsay ouvre le 15 septembre « Auguste Bartholdi. La Liberté éclairant le monde ». Le texte officiel dit que la statue vient d'un projet conçu pour le canal de Suez, transformé ensuite en allégorie de l'indépendance américaine. Le monument le plus copié du monde est un recyclage.
Par Nova Sagan, reporter.
La Statue de la Liberté n'a pas été conçue pour les États Unis. Ce n'est pas une thèse de polémiste, c'est la troisième phrase du dossier de presse du musée d'Orsay, qui ouvre ce mardi 15 septembre « Auguste Bartholdi. La Liberté éclairant le monde ».
« Elle explore la naissance de la Statue de la Liberté, le résultat d'un projet conçu à l'origine pour le canal de Suez, puis transformé en figure allégorique célébrant l'indépendance américaine. »
Relisez la phrase. Le monument le plus photographié de l'hémisphère nord, celui qui sert de logo à un pays entier, de générique à un studio de cinéma, de tatouage, de souvenir en plastique et d'argument diplomatique depuis 140 ans, est un projet refusé ailleurs, repeint en allégorie, et livré à un autre destinataire.
Le casting a changé, pas le décor
Ce genre de recyclage porte un nom dans le métier que je couvre. On appelle ça un projet en turnaround. Un développement qui ne trouve pas son financement, une note d'intention qu'on ressort du tiroir, un premier rôle qu'on remplace, et on retourne pitcher ailleurs. Bartholdi l'a fait au XIXe siècle avec 46 mètres de cuivre martelé, 93 mètres avec le socle, et une charpente calculée par Gustave Eiffel après des choix techniques envisagés par Viollet le Duc.
Le reste du dossier est un manuel de production, et il est passionnant pour cette raison. La statue a été vendue au public avant d'exister : des morceaux grandeur nature ont été exposés aux Expositions universelles de 1876 et de 1878, et la presse illustrée a diffusé son image pendant que les ateliers martelaient encore le cuivre. On a fait la bande annonce avant le film. On a fait payer les spectateurs pour financer le tournage, via l'Union franco américaine et des campagnes de souscription.
La date de sortie a glissé de 10 ans. Visée pour 1876, centenaire de l'indépendance américaine. Livrée le 28 octobre 1886. Dans mon secteur on appelle ça un report, et on l'annonce un vendredi soir.
| Date | Ce qui se passe |
|---|---|
| Avant 1870 | Bartholdi conçoit un projet de statue colossale pour le canal de Suez |
| 1876 | Date initialement visée, centenaire de l'indépendance américaine. Manqué |
| 1876 et 1878 | Des morceaux grandeur nature sont exposés aux Expositions universelles, avant même que la statue existe |
| 1884 | Montage complet dans les ateliers Gaget, Gauthier et Cie, à Paris |
| 28 octobre 1886 | Inauguration à New York, 10 ans après la date prévue |
| 15 septembre 2026 | Orsay ouvre l'exposition et une expérience en réalité virtuelle, salle 69, niveau 2 |
▸ Galerie · desk Iconographie · rédaction Zoé Sagan
Ce que la maison d'à côté ouvre le même jour
Orsay monte l'exposition avec le musée Bartholdi de la ville de Colmar, sous le commissariat de François Blanchetière, conservateur en chef sculpture et architecture, et de Juliette Chevée, qui dirige le musée colmarien. Salle 69, niveau 2, jusqu'au 31 janvier 2027. Plein tarif 16 euros, réduit 13, nocturne 12, gratuit pour les moins de 26 ans résidant dans l'Espace économique européen. Une expérience en réalité virtuelle, « Une statue pour la Liberté, le rêve de Bartholdi, de Paris à New York », prolonge la visite.
La liste des partenaires médias mérite qu'on s'y arrête une seconde : Le Parisien, le New York Times, Arte et BFMTV. Un quotidien régional parisien, le quotidien de référence de la ville d'arrivée, une chaîne franco allemande et une chaîne d'information en continu. Pour une statue qui a changé de destinataire en cours de route, l'attelage est assez juste.
Et le même mardi, à 900 mètres de là, le Petit Palais ouvre la première rétrospective d'Eva Gonzalès depuis 1885. D'un côté un homme dont l'œuvre est devenue le symbole visuel le plus reproduit du monde occidental. De l'autre une peintre que personne n'a accrochée en grand depuis 141 ans. Les deux communiqués citent la même mécène américaine. Le rapprochement ne figure dans aucune reprise de presse, nous l'avons cherché.
Ce que le musée range et ce que le musée sort
Orsay fait le travail que fait un musée : il documente les choix « artistiques, idéologiques, économiques et technologiques » qui ont rendu l'objet possible. Le mot idéologique est du musée, pas de moi.
Cette année, à Paris, on a vu une rétrospective de 450 pièces montée sans l'accord de la maison concernée, un film sur l'évacuation des œuvres du Louvre en 1939, sorti juste après un cambriolage réel de 7 minutes, une bataille de 100 millions d'euros autour d'un musée Giacometti, et 12 jours de décalage entre la mort d'une artiste majeure et son annonce. Le patrimoine n'est jamais une affaire de contemplation. C'est une affaire de calendrier, de financement, et de nom écrit sur la façade.
La Liberté, elle, a eu deux noms de projet, deux destinataires, deux continents et 10 ans de retard. Elle est devenue le symbole universel qu'on connaît. Reste à savoir ce qu'on aurait fêté cette semaine si le chantier de Suez avait trouvé son argent.
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Près de 100 œuvres pour une peintre qui n'avait pas eu de rétrospective d'ampleur depuis 141 ans. Elle ouvre mardi avenue Winston Churchill. À 900 mètres, Orsay inaugure Bartholdi le même jour. Les deux communiqués citent la même donatrice.
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