Le Petit Palais rend à Eva Gonzalès sa première rétrospective depuis 1885. Orsay ouvre Bartholdi le même jour, et une seule mécène américaine paie les deux
Près de 100 œuvres pour une peintre qui n'avait pas eu de rétrospective d'ampleur depuis 141 ans. Elle ouvre mardi avenue Winston Churchill. À 900 mètres, Orsay inaugure Bartholdi le même jour. Les deux communiqués citent la même donatrice.
Par Tiffany & Chanel, reporters Luxe, Hôtels, Mode et Fashion Week.
Elle a 22 ans quand elle pousse la porte de l'atelier. On est en 1869, rue de Saint Pétersbourg, et l'homme qui l'accueille est à cet instant le peintre le plus insulté de Paris. Elle restera la seule élève qu'il ait jamais prise. C'est à peu près tout ce que le grand public sait d'Eva Gonzalès, et c'est exactement le problème que le Petit Palais ouvre ce mardi.
« Eva Gonzalès. Parcours d'une artiste libre » entre en salle le 15 septembre 2026 et tient jusqu'au 24 janvier 2027. Près de 100 œuvres, peintures, pastels et gravures, en parcours chronologique. Le musée le dit dans son propre texte : c'est la première exposition à renouer avec l'ampleur de la rétrospective posthume de 1885. Comptez vous mêmes. 141 ans.
Contemporaine de deux femmes que tout le monde cite, et d'aucune salle
Le Petit Palais ne tourne pas autour du pot, et c'est rare pour un communiqué de musée.
« Contemporaine de Mary Cassatt et de Berthe Morisot, auxquelles elle est souvent associée, Eva Gonzalès n'a pourtant jamais fait l'objet d'une rétrospective d'envergure, ni en France ni à l'international. »
Suit une question que l'institution se pose à elle même, et qui vaut aveu : « N'est elle que la seule élève d'Édouard Manet, l'une des figures d'avant garde les plus sulfureuses de l'époque ? » Traduction en langage de salon : on a vendu cette peintre pendant un siècle et demi comme un accessoire biographique d'un homme, et on aimerait arrêter.
Les dates, elles, n'arrangent rien. Manet meurt le 30 avril 1883. Elle meurt le 5 mai, d'une embolie, quelques jours après la naissance de son fils. Trente quatre ans. Deux ans plus tard, on lui organise une rétrospective. Puis on referme.
▸ Galerie · desk Iconographie · rédaction Zoé Sagan
Même jour, même mécène, et la présidente d'Orsay au commissariat du Petit Palais
Voilà pour le récit officiel. Passons à la page des remerciements, celle que personne ne lit et qui dit toujours qui décide.
Le même mardi 15 septembre, à 900 mètres de l'avenue Winston Churchill, le musée d'Orsay inaugure « Auguste Bartholdi. La Liberté éclairant le monde ». Deux ouvertures parisiennes le même jour, deux institutions différentes, l'une nationale et l'autre municipale. Nous avons lu les deux pages officielles ligne à ligne.
Le Petit Palais écrit que son exposition est réalisée « grâce au généreux soutien de Denise Littlefield Sobel et de la Tavolozza Foundation », et que le catalogue existe grâce à la même personne. Orsay écrit que la sienne se fait « avec le généreux soutien » des American Friends, « en particulier Denise Littefield Sobel ». Même donatrice, deux orthographes, deux musées, un seul jour.
Ce n'est pas fini. Le commissariat général de l'exposition Gonzalès est assuré par Annick Lemoine, présidente de l'établissement public des musées d'Orsay et de l'Orangerie, ancienne directrice du Petit Palais. Autrement dit : la patronne d'Orsay signe le commissariat du musée de la Ville de Paris, le jour où son propre établissement ouvre. Et l'exposition du Petit Palais bénéficie, dit le communiqué, du « soutien exceptionnel du musée d'Orsay ».
| Mardi 15 septembre 2026 | Petit Palais | Musée d'Orsay |
|---|---|---|
| Sujet | Eva Gonzalès, 1847 à 1883 | Auguste Bartholdi, 1834 à 1904 |
| Dernière rétrospective d'ampleur | 1885 | Son œuvre majeure est visitée par des millions de personnes chaque année |
| Plein tarif | 14 euros | 16 euros |
| Commissariat général | Annick Lemoine, présidente de l'établissement public des musées d'Orsay et de l'Orangerie | François Blanchetière, conservateur en chef à Orsay, et Juliette Chevée, musée Bartholdi de Colmar |
| Soutien nommé au communiqué | Denise Littlefield Sobel et la Tavolozza Foundation | American Friends, « en particulier Denise Littefield Sobel » |
Rien d'illégal, rien de caché, tout est écrit noir sur blanc sur deux sites publics. Simplement, aucune rédaction n'a posé les deux communiqués côte à côte. Chacun a couvert son exposition. Nous avons lu les deux pieds de page.
On ne sait même pas en quelle année elle est née
Dernier détail, et il en dit long sur l'épaisseur du dossier. Le Petit Palais et le musée d'Orsay écrivent 1847. La notice de la National Gallery de Londres écrit 1847. Plusieurs encyclopédies de référence écrivent 1849. Deux ans d'écart sur la date de naissance d'une peintre exposée dans les collections publiques de trois pays.
On ne connaît pas ce flottement sur Manet. On ne le connaît pas davantage sur Bartholdi, dont le musée personnel existe à Colmar depuis des décennies et cosigne l'exposition d'Orsay. Il existe sur elle, parce qu'on ne l'a pas regardée d'assez près pour trancher.
Le reste est un calendrier. L'exposition part ensuite au Van Gogh Museum d'Amsterdam en février 2027. Plein tarif 14 euros, réduit 12, gratuit avant 18 ans. Du mardi au dimanche, nocturnes le vendredi et le samedi. Un parcours de médiation intitulé « Une vie d'artiste au féminin » accompagne la visite, pour dire aux visiteurs ce que la carrière d'une femme peintre coûtait à la fin du XIXe siècle.
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Dans ce paysage, le Petit Palais fait la seule chose qui compte : il accroche 100 tableaux et il ouvre la porte. 141 ans d'attente, 100 œuvres, 14 euros, 131 jours d'exposition. Cela fait à peu près une année d'oubli rattrapée par jour d'ouverture.
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