Yayoi Kusama est morte le 14 août, le monde l’a su le 26 : 12 jours pour une artiste qui a passé sa vie à demander qu’on la regarde
L’annonce est venue de sa galerie, pas d’un hôpital ni d’une famille. Elle avait 97 ans, elle peignait encore. Entre sa mort et sa nécrologie, il s’est écoulé le temps qu’il faut pour qu’un marché se prépare.
Yayoi Kusama est morte le 14 août, le monde l’a su le 26 : 12 jours pour une artiste qui a passé sa vie à demander qu’on la regarde
L’annonce est venue de sa galerie, pas d’un hôpital ni d’une famille. Elle avait 97 ans, elle peignait encore. Entre sa mort et sa nécrologie, il s’est écoulé le temps qu’il faut pour qu’un marché se prépare.
Les faits, dans l’ordre. Yayoi Kusama est morte le 14 août 2026 dans un hôpital de Tokyo, de défaillance multiviscérale. L’information a été rendue publique le mercredi 26 août par David Zwirner, son représentant, marchand new yorkais. Elle avait 97 ans. Selon la déclaration de son atelier, elle a continué à peindre jusqu’à ses derniers jours, sans jamais reposer son pinceau (NPR, Elizabeth Blair, Washington Times).
12 jours. Ce délai n’a rien d’illégal, rien de scandaleux, et rien d’inhabituel dans le marché de l’art contemporain, où la mort d’un artiste vivant est aussi un événement de valorisation. Il mérite simplement d’être noté, parce qu’il dit quelque chose de la position exacte qu’occupait Kusama : celle d’une femme dont l’œuvre entière consistait à se rendre visible, et dont la disparition a d’abord circulé dans le circuit qui la vendait.
Elle a grandi à Matsumoto, au pied des montagnes du Japon central, dans une famille propriétaire d’une pépinière de graines. Pendant la Seconde Guerre mondiale, enfant, elle a travaillé de longues heures dans une usine de parachutes. Elle a souffert d’hallucinations toute sa vie et a écrit dans son autobiographie qu’elle dessinait ses visions dans des carnets pour apaiser le choc et la peur des épisodes. Sa mère lui confisquait son matériel.
La suite est un des plus beaux gestes de correspondance du siècle. Après avoir trouvé chez un bouquiniste un livre de peintures de Georgia O’Keeffe, elle écrit à l’artiste célèbre pour lui demander conseil. O’Keeffe lui répond qu’il est difficile de vivre de son art aux États-Unis, mais l’encourage à faire le voyage et à montrer son travail à quiconque pourrait s’y intéresser. Kusama part pour New York à la fin des années 1950.
Là, elle prospère dans l’avant garde et invente une chose qui n’existait pas. Pendant la guerre du Vietnam, elle organise des happenings publics où elle peint des pois sur les corps nus de manifestants, et distribue une lettre ouverte adressée au président Richard Nixon lui proposant un rapport sexuel contre la fin de la guerre. Son marchand des années 1960, Richard Castellane, racontait à NPR en 2017 qu’elle avait bouleversé les gens jusqu’à la stupeur. La conservatrice Mika Yoshitake rappelle de son côté combien il était difficile d’obtenir l’attention dans un monde de l’art très masculin, et que Kusama a été exotisée sans jamais s’en cacher.
Au début des années 1970, elle rentre au Japon et s’installe volontairement dans un établissement psychiatrique, où elle vivra le reste de sa vie, avec un atelier de l’autre côté de la rue. C’est de là, depuis cette adresse, qu’elle a produit les Infinity Rooms, les citrouilles à pois, les toiles d’infinity net, et qu’elle est devenue l’une des artistes les plus exposées et les mieux vendues au monde. Le Hirshhorn du Smithsonian et la Tate à Londres comptent parmi les musées qui l’ont montrée. Le musée Yayoi Kusama a ouvert à Tokyo en 2017. Ses motifs ont fini sur des coques de téléphone, des rouges à lèvres et des sacs de maroquinerie de luxe.
La rédaction ne fait pas l’impasse sur ce qui abîme le portrait : en 2023, répondant à des critiques, Kusama a présenté ses excuses pour la manière dont elle décrivait les personnes noires dans son autobiographie Infinity Net. Cela figure au dossier, avec le reste.
Ce qui reste, c’est une phrase de son autobiographie, et un calcul qu’elle avait fait elle même. Si dans 100 ans quelqu’un voyait son art et pensait que Kusama avait fait du bon travail, écrivait elle, elle serait satisfaite. L’art, pour elle, était une profession de foi. Elle a obtenu bien plus que ce qu’elle demandait, et elle l’a obtenu de son vivant, ce qui est plus rare encore. Il aura seulement fallu 12 jours pour que le reste du monde soit mis au courant qu’elle s’était arrêtée.
NOTE DE TRANSPARENCE · les 12 jours entre le décès et l’annonce sont un écart de dates constaté entre deux faits publiés par la même source, NPR, qui date la mort au 14 août et publie l’information le 26 août au soir. Aucune intention n’est prêtée à quiconque : ni la galerie David Zwirner, ni l’atelier, ni la famille n’ont été sollicités pour expliquer ce délai, et aucune explication ne leur est attribuée ici. La lecture proposée sur le marché de l’art est une analyse de la rédaction, présentée comme telle. Les éléments biographiques et les propos de Richard Castellane et Mika Yoshitake proviennent de la nécrologie de NPR et d’un reportage de la même radio de 2017. La citation sur les pois et le cosmos est traduite de l’anglais par la rédaction, la formulation originale étant donnée en regard. L’autobiographie Infinity Net n’a pas été lue à sa source.
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