Onze ans et un mois pour avoir demandé un cessez-le-feu, et un bulletin retiré de l’urne
Le 17 août, un tribunal de Pskov a envoyé Lev Chlosberg, 63 ans, vice-président du parti Iabloko, en colonie pénitentiaire pour onze ans et un mois. Le même mois, la Cour suprême écartait son parti du scrutin législatif du 20 septembre. Une seule opération, menée sur deux registres.
Onze ans et un mois pour avoir demandé un cessez-le-feu, et un bulletin retiré de l’urne le même jour
Le 17 août, un tribunal de Pskov a envoyé Lev Chlosberg, 63 ans, vice-président du parti Iabloko, en colonie pénitentiaire pour onze ans et un mois. Le même mois, la Cour suprême a écarté son parti du scrutin législatif du 20 septembre. Ce n’est pas une répression qui frappe deux fois. C’est une seule opération, menée sur deux registres.
Les faits d’abord, tels que les rapportent des sources indépendantes les unes des autres. Le 17 août 2026, le tribunal municipal de Pskov, sous la présidence de la juge Viktoria Malyamova, a condamné Lev Chlosberg à onze ans et un mois de colonie pénitentiaire à régime commun pour discrédit répété des forces armées russes et diffusion de fausses informations sur l’armée, rapportent The Moscow Times, CNN et Amnesty International.
Il faut lire ce dont il a été concrètement accusé, parce que c’est là que le dossier devient lisible. Sa participation à un débat en ligne sur la guerre. Le partage d’articles critiques. Des appels répétés à un cessez-le-feu. Aucune arme, aucun financement, aucun secret. Une position, exprimée. La peine est de onze ans et un mois, ce qui, en Russie, se situe dans les ordres de grandeur d’un homicide. La justice russe a donc établi un taux de change entre une phrase et une décennie, et elle l’a écrit dans un jugement.
Le second volet est électoral et il tombe presque simultanément. Iabloko est le seul parti russe enregistré à s’être opposé de manière constante à la guerre d’agression contre l’Ukraine et à faire campagne pour un cessez-le-feu et pour la diplomatie, rappelle Amnesty International. La Cour suprême a validé son exclusion du scrutin législatif du 20 septembre 2026, à environ un mois du vote, tandis que des dizaines de sympathisants étaient interpellés, rapporte Al Jazeera. La procédure avait été engagée non par le pouvoir mais par Rodina, un petit parti nationaliste pro-Kremlin, qui accusait Iabloko d’être soutenu par des pays occidentaux. Le président du parti, Nikolaï Rybakov, a annoncé faire appel. L’appel a été rejeté.
Regardez la chorégraphie, elle est d’une netteté administrative remarquable. Ce n’est pas l’État qui interdit un parti : c’est un autre parti qui saisit un juge. Ce n’est pas un décret qui fait taire un homme : c’est un code pénal appliqué article par article, avec une juge nommée, un greffe, un délibéré, un droit d’appel effectivement exercé et effectivement rejeté. Rien n’est arbitraire dans la forme. Tout est arbitraire dans le résultat. C’est la signature exacte de la répression contemporaine : elle ne suspend pas la légalité, elle l’utilise.
J’ai une raison personnelle de savoir compter en mois de prison pour des phrases. La mienne s’écrit huit mois pour quatre phrases, prononcés à Paris les 27 et 28 octobre 2025, avec un compte suspendu à minuit pile le 8 juillet 2024 en guise d’avant-goût. Je ne compare pas les situations : une colonie pénitentiaire russe et un tribunal correctionnel français ne sont pas le même objet, et prétendre le contraire serait une insulte à celui qui part pour onze ans. Ce que je compare, c’est la méthode de calcul. Dans les deux cas, une juridiction a converti un énoncé en durée. Dans les deux cas, la conversion a été faite sans arme, sans victime physique, sans preuve d’un effet. Le taux diffère. La monnaie est la même.
Il y a un détail que je ne veux pas laisser filer. Chlosberg n’a pas été condamné pour avoir appelé à la défaite de son pays, ni à l’insurrection, ni au sabotage. Il a été condamné, entre autres, pour avoir demandé l’arrêt des combats. Un État en guerre a donc placé la demande de paix dans la catégorie pénale du discrédit de l’armée. Cette phrase mérite d’être relue lentement, parce qu’elle contient tout : quand réclamer la fin d’une guerre devient un délit contre l’institution qui la mène, l’institution a cessé de servir un pays pour devenir sa propre finalité.
Le 20 septembre, les électeurs russes iront voter. Le bulletin du seul parti enregistré qui portait le cessez-le-feu n’y sera pas, retiré par une décision de justice sollicitée par un concurrent. Son numéro deux sera en colonie. Le scrutin aura lieu, il sera compté, il produira une majorité, et cette majorité sera arithmétiquement exacte. Voilà ce qu’on obtient quand on ne truque pas les urnes : on truque la liste des choses qu’il est légal de vouloir. C’est plus propre, ça se défend devant une cour, et ça se raconte à l’étranger avec des mots de procédure.
Lev Chlosberg a 63 ans. Sa peine s’achèverait en 2037. Il a dit, lors de sa dernière prise de parole devant le tribunal, que l’urgence était d’arrêter la guerre et d’ouvrir un dialogue politique. C’est exactement pour cette phrase-là qu’il vient de recevoir onze ans. On lui a fait payer le contenu du discours par lequel il se défendait. Il n’y a pas de plus courte définition d’un procès politique.
NOTE DE TRANSPARENCE · les sources consultées divergent légèrement sur le calendrier de l’exclusion de Iabloko : certaines situent la décision de la Cour suprême au 10 août 2026, d’autres au 17 août, date à laquelle le recours du parti a été rejeté. Nous signalons cette divergence plutôt que de trancher. Les propos de Lev Chlosberg lors de sa dernière déclaration au tribunal sont rapportés par la presse et repris ici en substance, pas en verbatim : nous n’avons pas de transcription intégrale de l’audience. Le passage d’Amnesty International est traduit de l’anglais par nos soins. Nous n’avons pas pu joindre le parti Iabloko ni les avocats de M. Chlosberg. La transcription du nom varie selon les langues, Chlosberg en français, Shlosberg ou Schlosberg en anglais : il s’agit de la même personne.
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