Deux heures de live pour une vérité vieille de 1958
Felix Marquardt a raison sur la meritocratie. Le mot fut invente comme une insulte. Encore fallait il attendre la 53e minute pour l'entendre.
Décryptage · caustique
Deux heures de live pour une vérité vieille de 1958
Félix Marquardt a raison sur la méritocratie. Le mot fut inventé comme une insulte. Encore fallait il attendre la 53e minute pour l'entendre.
Par Lia Sagan · 2 juillet 2026
Il y a une bonne idée dans ce live de 136 minutes. Une seule, mais solide. Le problème, c'est qu'elle arrive à la 53e minute. Avant, Félix Marquardt, hôte de The Black Elephant Experience, aura parlé gratitude, addiction vaincue, foi, cosmotechnique islamique, dîners parisiens et laïcité, avant de lâcher lui même l'aveu le plus honnête de la soirée : « Je vais abréger ce live parce que je suis trop all over the place » (68:28). Voilà. Trions.
L'idée juste
Marquardt rappelle une vérité que peu de gens connaissent : le mot méritocratie est né comme une insulte. C'est le sociologue britannique Michael Young qui le forge en 1958, dans un livre, The Rise of the Meritocracy, qui n'est pas un éloge mais une dystopie satirique. Young imagine une société future où le pouvoir revient aux plus méritants, et il la décrit comme un cauchemar qui s'achève, vers 2034, par la révolte des classes populaires écrasées. Le père du mot le détestait. On l'a transformé en vertu. Marquardt a parfaitement raison sur ce point, et c'est un point rarement fait.
Sa deuxième idée est aussi bonne. La méritocratie, dit il, est pire que l'aristocratie, parce qu'elle est normative : « ce sont les élites qui décident comment est constitué le mérite » (62:29), y compris ce qui compte comme intelligence. Sous l'aristocratie, le pauvre pouvait se dire, je suis pauvre parce que je suis né pauvre, ce n'est pas ma faute. Sous la méritocratie, on lui fait croire que sa place est méritée, donc que sa pauvreté est sa faute. La domination plus la culpabilité. Et sa formule finale tient debout : « La méritocratie ne supprime pas les classes, elle les renouvelle et les consolide » (64:03). Il note même, non sans ironie, qu'aucun lieu au monde ne parle plus de mérite que Davos.
« La méritocratie ne supprime pas les classes. Elle les renouvelle et elle les consolide. » Félix Marquardt · 64:03 · transcription de la vidéo
Le cadre, qu'on ne cache pas
Reste à dire d'où parle celui qui parle, parce que ça compte. Le procès de la méritocratie, chez Marquardt, n'est pas isolé. Il s'inscrit dans un projet plus large, ouvertement anti moderne et religieux, où la modernité occidentale est nommée « notre ennemi », où le sacré doit « dégouliner » dans l'espace public contre la laïcité, et où le live tease une prochaine interview de Houria Bouteldja, figure décoloniale parmi les plus controversées du pays. On peut avoir raison sur le mérite et discutable sur le reste. Les deux ne se valident pas l'un l'autre. Le lecteur a le droit de savoir que la critique de la méritocratie sert ici de porte d'entrée à une vision du monde qui, elle, se débat.
Ce qu'on garde
Alors gardons l'essentiel, qui est vrai et utile. Non, nous ne vivons pas dans des méritocraties. Oui, le mot a été forgé comme un avertissement et retourné en slogan. Oui, faire croire à chacun que sa place est méritée est le plus efficace des anesthésiants sociaux. Sur tout cela, Marquardt rejoint sans le dire des penseurs plus posés, de Michael Young à Michael Sandel et sa Tyrannie du mérite.
Le reproche n'est donc pas sur le fond. Il est sur la forme, et il est amical. Une idée aussi forte méritait mieux que 52 minutes de préambule et un animateur qui s'excuse d'être brouillon. La vérité sur la méritocratie tient en un paragraphe. On n'a pas besoin de deux heures et d'un dîner mondain pour la dire. Just do the work, comme dirait l'autre. La deuxième session de réécriture, celle qu'il s'avoue avoir sautée, c'est justement là qu'on trie l'or du bavardage.
NOTE DE TRANSCRIPTION · Citations relevées des sous titres de la vidéo, horodatées et vérifiables au timecode. Fait recoupé hors vidéo : le terme méritocratie a été forgé par le sociologue Michael Young dans The Rise of the Meritocracy (1958), ouvrage satirique et dystopique dont l'intrigue s'achève sur une révolte populaire vers 2034. La critique contemporaine de la méritocratie est notamment portée par Michael Sandel, La Tyrannie du mérite. Houria Bouteldja et le cadre idéologique du live sont mentionnés tels qu'exposés par l'hôte.
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