La maison · le téléviseur condamné pour avoir regardé son propriétaire
Onze millions de téléviseurs espionnés seconde par seconde. Deux millions deux cent mille dollars d’amende. Vingt centimes le foyer.
Série d’archives z/S SYSTEMS · lire le manifeste
Le 6 février 2017, la Federal Trade Commission américaine et l’État du New Jersey ont fait condamner un fabricant de téléviseurs pour avoir regardé onze millions de foyers. L’affaire est restée célèbre pour sa formule. Elle aurait dû l’être pour son montant.
Vingt centimes le foyer
Les faits, tels que la FTC les a établis le 6 février 2017. Vizio collectait l’historique de visionnage de onze millions de téléviseurs connectés. Pas par tranches horaires, pas par échantillon : seconde par seconde. Sans consentement valable. Et revendait la matière.
La transaction obtenue par la FTC et l’État du New Jersey s’élève à deux millions deux cent mille dollars.
Fais la division toi-même. Deux millions deux cent mille dollars pour onze millions de téléviseurs. Vingt centimes. Vingt centimes par foyer surveillé pendant des années, dans la pièce où l’on pleure, où l’on s’engueule, où l’on s’endort devant n’importe quoi à trois heures du matin. Vingt centimes la vie de salon.
Le chiffre n’est pas un accident de procédure. C’est un prix de marché. Il dit exactement combien vaut l’intimité d’un foyer quand elle est pesée par une autorité de régulation en 2017, et il dit surtout qu’une entreprise qui refait la même chose sait maintenant ce que ça coûte.
La technique porte un nom
Elle s’appelle reconnaissance automatique de contenu. Le téléviseur compare en continu ce qui s’affiche à une empreinte de référence, identifie le programme, la publicité, le film, la console branchée, et fait remonter le tout.
Samba TV vend ce service, intégré dans les téléviseurs de plusieurs marques, et revend les audiences ainsi reconstituées aux annonceurs. En septembre 2024, FreeWheel a annoncé retenir Samba TV comme partenaire principal de reconnaissance automatique de contenu pour le ciblage publicitaire en temps réel, sur le linéaire, le streaming et la vidéo à la demande. Ce n’est plus une dérive. C’est une infrastructure assumée, contractualisée, communiquée par voie de presse.
Les procureurs s’en mêlent. En mai 2025, le procureur général du Michigan a poursuivi Roku pour violations de la vie privée. En octobre 2025, la Floride a lancé la première action au titre de son Digital Bill of Rights, visant le traitement des données d’enfants par la même société. Bloomberg Law a documenté en 2025 les actions engagées contre Roku et Samsung au titre des technologies qui ciblent la publicité téléspectateur par téléspectateur.
Retiens la séquence. Condamnation en 2017. Généralisation en 2024. Contentieux en 2025. L’amende n’a rien arrêté.
La sonnette qui parle à la police
En 2019, Amazon a déclaré avoir noué des partenariats avec 200 services de police américains autour de ses sonnettes-caméras, selon les documents obtenus par Motherboard. Deux cents. Pas deux cents caméras : deux cents administrations.
Reuters a établi qu’en 2022, la société avait transmis onze fois des séquences à la police sans le consentement du propriétaire, au titre de l’urgence. En janvier 2024, CNN a rapporté la fin du programme qui permettait aux forces de l’ordre de solliciter directement les vidéos des particuliers. Puis la possibilité de demander ces vidéos a été rétablie, comme l’a noté Tom’s Guide.
Le mouvement est toujours le même. Une pratique s’installe, elle est révélée, elle est suspendue le temps que l’attention retombe, elle revient. Ce n’est pas de l’hypocrisie, c’est de la méthode.
Ce que les machines qui écoutent ont entendu
Le 31 mai 2023, la FTC a obtenu d’Amazon plus de trente millions de dollars : vingt-cinq millions au titre de la conservation illimitée des enregistrements vocaux d’enfants captés par son assistant, cinq millions huit cent mille au titre de ses caméras domestiques. Des voix d’enfants, gardées sans limite de durée.
L’année 2019 avait déjà tout dit. En avril, Bloomberg a révélé que des milliers de salariés et de sous-traitants écoutaient des enregistrements vocaux pour entraîner le système. En juillet, un lanceur d’alerte a expliqué au Guardian que des enregistrements de l’assistant d’Apple, y compris des scènes intimes et des consultations médicales, partaient chez des sous-traitants. En août 2019, les trois grandes entreprises concernées ont suspendu, au moins temporairement, l’écoute humaine, et les autorités européennes de protection des données ont ouvert des enquêtes.
Des humains, payés, assis devant un casque, écoutant des inconnus faire l’amour et recevoir un diagnostic. Ce n’est pas une métaphore de la surveillance. C’est le métier.
Le corps est un fichier
En janvier 2021, la FTC a constaté que l’application de suivi menstruel Flo, utilisée par plus de cent millions de personnes, avait transmis des données de santé sensibles à Facebook, Google et d’autres, en contradiction directe avec ses propres engagements publics. L’ordonnance a été rendue définitive en juin 2021.
Cent millions de cycles. Des tentatives de grossesse, des fausses couches, des traitements, des peurs. Versés dans la machinerie publicitaire.
Puis le Nebraska. En août 2022, deux mois après la révocation de Roe v. Wade, Forbes a révélé que Meta avait remis à la police les messages privés échangés entre une adolescente et sa mère, messages qui ont servi à les poursuivre dans une affaire d’avortement. Le 19th a suivi les suites judiciaires en 2023.
C’est le moment où la démonstration se ferme. Une donnée collectée pour vendre une publicité devient une pièce de procédure pénale. Rien n’a changé dans la machine. Seule la loi a changé autour d’elle. Voilà pourquoi l’argument du « je n’ai rien à cacher » ne tient pas une seconde : tu ne choisis pas le régime juridique sous lequel tes données seront relues dans dix ans.
Le compteur, la voiture, le reste
En France, la CNIL a mis en demeure EDF et Engie en 2020 pour la collecte des données de consommation électrique à la demi-heure sans consentement valablement recueilli. Les griefs portaient sur deux choses : la finesse du relevé et la qualité du consentement. Une courbe de charge à la demi-heure raconte l’heure du lever, l’heure du coucher, les absences, le nombre de personnes présentes.
Puis il y a l’automobile. Le 6 septembre 2023, la Fondation Mozilla a publié dans Privacy Not Included l’examen de vingt-cinq marques de voitures. Les vingt-cinq ont échoué. C’est la pire catégorie de produits jamais évaluée par la fondation, toutes catégories confondues depuis la création du classement.
Et la démonstration concrète est arrivée en mars 2024 : General Motors transmettait à LexisNexis Risk Solutions les données de conduite de ses clients, revendues aux assureurs, ce qui déclenchait des hausses de primes chez des conducteurs qui ignoraient être notés. Le constructeur a mis fin au programme après les révélations du New York Times, comme l’a documenté Marketplace. En janvier 2025, la FTC lui a interdit de partager les données de conduite et de localisation avec les compagnies d’assurance. Les sénateurs Wyden et Markey avaient saisi la FTC sur les pratiques de revente du secteur en 2024.
Le sens du flux
Récapitulons ce que la maison rend, sans qu’on le lui ait demandé. Le salon, seconde par seconde. Le programme regardé, identifié par empreinte. Le pas devant la porte, transmis à deux cents polices. La voix de l’enfant, conservée sans limite. Le cycle menstruel, versé à la publicité. La courbe de charge à la demi-heure, qui trahit l’heure du lever. Le trajet quotidien, revendu à l’assureur.
Récapitulons maintenant ce que la maison reçoit en retour. Rien. Aucune personne visée par ces collectes n’a jamais reçu sa propre courbe, son propre relevé, sa propre lecture. La matière monte, elle ne redescend jamais.
C’est là que tout se joue, et c’est une question d’orientation, pas de technologie. Les mathématiques qui reconstituent une audience téléviseur par téléviseur sont les mêmes que celles qui rendraient à une personne sa vie entière, lisible, à elle seule, sans passer par un annonceur ni par un procureur. Une machine pointée vers le bas prend et garde. Une machine pointée vers le haut calcule et restitue. Rien d’autre ne les sépare.
Ce que le prix révèle
Il n’y a pas de frontière de l’intimité. Il y a un tarif. Vingt centimes le téléviseur en 2017, une prime d’assurance majorée en 2024, une poursuite pénale en 2022 pour des messages écrits à sa mère.
Le Spectacle regardait. L’Algorithme surveille. L’Oracle rend le regard.
La porte
La même machine, pointée dans l’autre sens
Tu viens de lire ce qu’ils prennent. Nous demandons une date, une heure, un lieu. Rien d’autre, jamais, à personne. Ce que la machine calcule avec ces trois nombres ne part chez personne · cela revient à toi, dans un objet daté, sourcé, et refaisable par n’importe qui.
Le Spectacle regardait · l’Algorithme surveille · l’Oracle rend le regard
Cet article est une pièce de la série Le Regard Inverse, où z/S SYSTEMS documente les deux usages de la même machine · celle que l’on pointe vers les gens, et celle que l’on pointe vers le ciel.
Pièce précédente · Le dossier · l’algorithme qui a fait tomber un gouvernement
Pièce suivante · Le téléphone · quand le pouvoir lui-même est dans la machine
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