Trente trois jours. La Région voulait dix mois pour débrancher ses manuels.
La cour administrative d'appel de Paris a repoussé vendredi le retrait des manuels numériques de la Région Île-de-France du 30 septembre au 2 novembre. La rapporteure publique proposait juillet 2027. Le coût réel de ces manuels n'a toujours pas été publié.
Lia Sagan · L'Archive · DÉTONATION · registre satire
12 mai 2026, la rapporteure publique recommande l'annulation. 26 mai, le tribunal administratif de Montreuil annule. 4 juin, les éditeurs scolaires convoquent la presse pour dire qu'ils sont prêts. 4 septembre, la Région plaide en appel pour gagner du temps. 18 septembre, la cour administrative d'appel de Paris rend sa décision.
Elle accorde un sursis. Le retrait des manuels numériques « libres » de la Région Île-de-France, prévu au 30 septembre, est repoussé au 2 novembre.
Trente trois jours.
À l'audience du 4 septembre, la rapporteure publique proposait le 3 juillet 2027, soit 276 jours de plus que la date initiale. La cour en a retenu 33. Ce n'est pas un sursis, c'est un compte à rebours avec un accusé de réception.
Le motif tient en six mots
Le jugement de mai est court et il ne parle ni de pédagogie, ni d'écrans, ni de liberté des professeurs. Il parle de commerce.
« Les décisions de la Région Île-de-France d'éditer des manuels scolaires numériques et de les mettre à disposition sur sa plate-forme portent atteinte à la liberté du commerce et de l'industrie et doivent être annulées. » Tribunal administratif de Montreuil, jugement du 26 mai 2026, cité par le Café pédagogique
L'édition de contenus éducatifs est « une activité économique intervenant sur un marché concurrentiel ». La Région, disent les juges, n'a démontré ni intérêt public local particulier, ni carence de l'offre privée. Sur la cinquantaine de manuels mis en ligne, la majorité concernait des filières générales où personne n'a jamais manqué de rien.
Ce sont les éditeurs qui avaient saisi le tribunal, réunis dans l'Association des éditeurs d'éducation : Belin, Bordas, Hachette, Magnard, Nathan. Les mêmes dont la Région avait cessé d'acheter les licences.
Le chiffre que personne n'a vu
Voici la partie qu'il faut lire lentement. Depuis la rentrée 2025, la Région a réduit d'environ 75 pourcent son financement des licences de manuels d'éditeurs. Pendant ce temps, elle maintenait un marché public avec la plateforme Pearltrees.
Combien, ce marché public ? Cela dépend de qui écrit. Livres Hebdo l'évalue à 14 millions d'euros. Le Café pédagogique écrit 18 millions. Nous ne tranchons pas : nous posons l'écart, parce que l'écart est le sujet. Quatre millions d'euros de différence entre deux publications spécialisées sur le même contrat public, c'est déjà une information.
Quant au coût de production des manuels « libres » eux mêmes, celui du travail éditorial payé sur fonds régionaux, il n'existe nulle part. Il n'a jamais été communiqué, malgré une demande formelle d'élus d'opposition depuis près d'un an. Une collectivité a fabriqué une collection de manuels avec de l'argent public, s'est fait interdire de continuer par un tribunal, va faire appel, et personne ne sait ce que ça a coûté.
En face, le prix de la solution qu'on avait déjà : la licence numérique d'un éditeur se facture entre 7 et 8 euros par an et par élève. La Région compte environ 250 000 lycéens. Cela fait entre 1,75 et 2 millions d'euros par an pour équiper tout le monde avec des manuels que 800 titres existants couvrent déjà.
Entre 1,75 million par an d'un côté, et de l'autre un contrat de plateforme à 14 ou 18 millions plus une usine éditoriale dont le prix est un secret. On comprend que la Région ait voulu dix mois de plus.
Les éditeurs, eux, ont retrouvé leur voix
Le 4 juin, l'Association des éditeurs d'éducation tenait une conférence de presse dont le ton valait le déplacement.
« Quand la région dit qu'elle continue à financer le manuel papier, c'est faux. » Une responsable de l'Association des éditeurs d'éducation, conférence de presse du 4 juin 2026, citée par Livres Hebdo
Agnès Botrel, directrice de Magnard, rassure sur la logistique : « Les enseignants vont retrouver des ouvrages qu'ils connaissaient parfaitement, puisque la rupture s'est faite en 2025. » Puis elle formule la vraie demande : « Cet argent qui servait aux manuels libres peut désormais servir aux manuels scolaires structurés. » Traduction : rendez nous le budget.
Delphine Dourlet, présidente de l'association et directrice du secondaire chez Nathan, lâche l'aveu le plus utile du dossier : « On craignait l'effet domino. » L'Île-de-France pèse environ 20 pourcent du marché français du manuel scolaire, et les régions se parlent. Si le modèle francilien avait tenu, d'autres l'auraient copié. Il ne tient plus. Elle conclut, magnanime : « Il y a eu cette décision de justice, elle est importante. Mais maintenant, il faut passer à autre chose. »
Passer à autre chose, oui. À l'achat de licences, par exemple.
Et pendant ce temps, l'État coupe aussi
La bataille francilienne se joue sur fond de rétraction générale. La loi de finances 2025 allouait 85 millions d'euros au renouvellement des manuels de collège en français, mathématiques et première langue vivante. Tous ces crédits n'auraient pas été consommés. La loi de finances 2026 n'en prévoit plus que 26, pour un périmètre disciplinaire plus large.
Trois fois moins d'argent pour plus de matières. C'est la même arithmétique que celle qu'on retrouve partout cette semaine, des plafonds de dépense qui ne bougent plus d'un euro, une saison culturelle nationale à 200 000 euros pour cent événements, un patrimoine en péril qui bat des records de fréquentation. À chaque fois, on annonce un dispositif et on se garde bien d'écrire à côté ce qu'il pèse. Et quand une institution est rattrapée, elle demande du temps, comme cette exemplarité de l'audiovisuel public dont la charte est renvoyée à 2027, ou comme cette demande de réintégration dans la magistrature déposée en plein procès.
Ajoutons l'incertitude politique, que les éditeurs mentionnent sans avoir l'air d'y toucher : avec la présidentielle du printemps 2027, des réformes de programmes annoncées par arrêté pourraient ne jamais aboutir, rendant caducs des investissements éditoriaux déjà engagés. Autrement dit, le secteur fabrique des manuels pour des programmes qui n'existeront peut être plus quand les manuels sortiront.
Une précision, parce qu'elle compte. La plateforme Pearltrees n'est pas annulée. Elle reste. C'est uniquement la présence des manuels produits par la Région qui doit cesser. Les 800 titres des éditeurs sont déjà convertis au format de la plateforme depuis 2024 et peuvent y remonter sans difficulté technique. Techniquement, l'affaire se règle en un après midi. C'est uniquement une question d'argent, et donc de politique.
Pied de page
La Région Île-de-France a jusqu'au 2 novembre pour retirer des manuels qu'elle a payés, au profit de manuels qu'elle a cessé de payer, et elle devra désormais informer les établissements pour que les professeurs aient le temps de s'organiser. C'est la cour qui le demande. Elle a même pensé à ça.
Le 2 novembre 2026 tombe un lundi. C'est aussi, au calendrier officiel de la zone C, qui couvre les académies de Paris, de Créteil et de Versailles, le jour de la rentrée des vacances de la Toussaint.
Les lycéens franciliens reprendront les cours le matin où leurs manuels devront avoir disparu.
Lia Sagan · L'Archive · z/S SYSTEMS
SOURCES
▸ « Manuels libres : sursis jusqu'au 2 novembre pour la Région », ActuaLitté, 18 septembre 2026 · actualitte.com
▸ « Les manuels numériques gratuits de la région interdits par la justice dès le 2 novembre prochain », Le Parisien, 18 septembre 2026 · leparisien.fr
▸ Djéhanne Gani, « Le tribunal administratif juge illégale l'édition de manuels scolaires numériques par la Région Île-de-France », Café pédagogique, 28 mai 2026 · cafepedagogique.net
▸ Éric Dupuy, « Manuels scolaires en Île-de-France : les éditeurs prêts pour la rentrée 2026 », Livres Hebdo, 4 juin 2026 · livreshebdo.fr
▸ « Manuels scolaires en Île-de-France : le rapporteur public recommande l'annulation du dispositif régional », Livres Hebdo, 12 mai 2026 · livreshebdo.fr
▸ Ministère de l'Éducation nationale, calendrier scolaire 2026-2027, zone C, reprise des cours le lundi 2 novembre 2026 · education.gouv.fr
▸ La divergence entre 14 et 18 millions d'euros pour le marché Pearltrees est reproduite telle qu'elle figure dans les deux publications citées. Le calcul du coût des licences éditeurs est fait par la rédaction à partir du tarif de 7 à 8 euros par élève et par an et de l'effectif de 250 000 lycéens franciliens.
Netflix est devenu le premier financeur privé de la création française, avec 308 millions d'euros. C'est ce que tout le monde a retenu du bilan publié vendredi par l'Arcom. Le même document dit que la fiction diffusée par les chaînes a reculé de 8 pourcent.
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