Cent événements, 200 000 euros, et une phrase reprise mot pour mot à la ministre précédente
La Saison Cabaret s'ouvre ce vendredi. Le ministère de la Culture ne publie aucun montant. On l'a retrouvé dans son propre communiqué de janvier 2025 : 200 000 euros. Et la phrase qui clôt le texte de 2026 est celle de Rachida Dati, sans guillemets.
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Une bottine de French cancan, cuir noir, laçage jusqu'au haut du mollet, sortie des ateliers de la Maison Clairvoy. Elle a un poids. Il faut des heures pour la monter, un bottier pour la tailler, et une danseuse en vient à bout en une saison. Le ministère de la Culture l'a photographiée, mise en ligne le 10 septembre, et posée au milieu de son communiqué pour annoncer la Saison Cabaret.
Cette Saison s'ouvre aujourd'hui, 18 septembre, et court jusqu'au 18 décembre. Plus de cent événements. Cinquante quatre projets financés directement par le ministère. La France métropolitaine, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane. Un record du monde de cancan tenté le 30 septembre place de la Bourse à Bordeaux, avec plus de 200 danseuses et danseurs. Trois jours de fête à Chaillot du 24 au 26 septembre, avec le Moulin Rouge, le Crazy Horse, la Nouvelle Ève, Madame Arthur, le Lapin Agile.
Pas un euro affiché.
On a cherché. Le montant existe, il est simplement dans un autre communiqué, celui du 21 janvier 2025, quand le Plan Cabaret a été présenté au Moulin Rouge. On y lit, ligne par ligne, ce que l'État met sur la table : un fonds de soutien au développement de personnages doté de 150 000 euros, un accompagnement de résidences financé 75 000 euros, des recherches et publications à 50 000 euros, et ceci, qu'il faut lire deux fois :
« Un "Focus Cabaret", financé à hauteur de 200 000 euros, sera organisé au cours de la saison 2025-2026. Il se déploiera sur l'ensemble du territoire national à travers des événements, spectacles, podcasts et une commande photo. » Ministère de la Culture, communiqué de presse du 21 janvier 2025
Le Focus Cabaret, c'est la Saison Cabaret. Même dispositif, même ligne budgétaire, même commande photo, qui est devenue l'exposition Cabaret(s), histoire d'une transmission vivante, accrochée sur les grilles du square du Temple à partir du 22 septembre. La Saison qui s'ouvre aujourd'hui vaut donc 200 000 euros. Divisés par cent événements, cela fait moins de 2 000 euros par événement. Ce n'est pas une insulte. C'est un ordre de grandeur, et personne ne l'a écrit.
Le secteur pèse 225 millions. L'État met 475 000.
Les quatre lignes de janvier 2025 s'additionnent à 475 000 euros. C'est le Plan Cabaret complet, la première fois de l'histoire du ministère qu'il soutient directement ce secteur. En face, les chiffres du même document : environ 200 établissements en France, 24 à Paris, 2,7 millions de spectateurs, 5 000 salariés dont 1 600 artistes, et un chiffre d'affaires de 225 millions d'euros en 2023.
Faites la division. 475 000 sur 225 millions, cela fait 0,21 pourcent. Rapporté aux salariés, cela fait 95 euros par personne employée dans le secteur. Une bottine coûte plus cher que ça.
Deux cents établissements aujourd'hui. Vingt quatre à Paris. Cent dans les années 50. Le ministère écrit lui même cette décrue en page 6 de son plan, juste avant d'annoncer qu'il finance la renaissance.
▸ Galerie · rédaction Zoé Sagan
La phrase de la ministre d'avant
Il y a mieux que le chiffre absent. Il y a la phrase.
Le communiqué du 10 septembre 2026, non signé, publié par le ministère de la Culture, se termine sur ceci :
« Bien plus qu'une tradition artistique, le cabaret incarne une certaine idée de la liberté, un espace où les conventions et les normes peuvent être défiées, où la satire sociale, mais aussi la joie de vivre, trouvent pleinement à s'exprimer. » culture.gouv.fr, Saison Cabaret, 10 septembre 2026, texte non signé
Et le communiqué du 21 janvier 2025, lui, porte une déclaration entre guillemets, attribuée, signée :
« Le cabaret incarne une certaine idée de la liberté, un espace artistique où les conventions et les normes peuvent être défiées, où la satire sociale, mais aussi la joie de vivre, trouvent pleinement à s'exprimer. » Rachida Dati, alors ministre de la Culture, communiqué du 21 janvier 2025
Vingt trois mots identiques. Un seul retiré, l'adjectif « artistique ». Les guillemets ont sauté, le nom a sauté, la date a sauté. La déclaration d'une ministre est devenue la prose du ministère.
Ce n'est pas un scandale. C'est une habitude de maison, et elle se répète. L'éditorial de janvier 2025 disait du cabaret qu'« aujourd'hui, il se réinvente avec des numéros innovants qui mêlent cirque, danse, magie et chanson, attirant ainsi un public renouvelé ». Le texte de septembre 2026 dit qu'« aujourd'hui elle se réinvente avec des numéros innovants qui mêlent cirque, danse, magie et chanson, attirant ainsi un public varié ». Renouvelé est devenu varié. Le reste n'a pas bougé d'une virgule.
On ne reproche pas à une administration de se citer. On note seulement que quand l'État parle de liberté et de satire sociale, il le fait deux fois avec les mêmes mots, à vingt mois d'écart, sous deux ministres différents, et qu'une des deux fois il oublie de dire d'où vient la phrase. Nous, on écrit d'où viennent les nôtres. C'est exactement le travail qu'on a fait il y a deux jours sur quatre hommages officiels qui disaient tous « libre ».
Ce qui est vrai quand même
La ministre qui a signé cette phrase au Moulin Rouge le 21 janvier 2025 s'appelait Rachida Dati. Le 16 septembre 2026, elle a demandé à réintégrer la magistrature. Celle qui ouvre la Saison aujourd'hui s'appelle Catherine Pégard, et elle décrit ainsi la dynamique : « soutien aux artistes et aux lieux, résidences de création, transmission des savoir faire, valorisation des métiers d'art et du patrimoine, meilleure reconnaissance du secteur ». Celle là est entre guillemets. C'est déjà ça.
Et il faut le dire, parce que ce serait malhonnête de ne pas le dire : le Plan a produit du réel. Soixante et un artistes soutenus depuis 2025 par le fonds de développement de créatures, des aides individuelles de 8 000 à 10 000 euros, une vingtaine de résidences. L'inscription du cancan à l'Inventaire national du patrimoine culturel immatériel est engagée, portée par le Moulin Rouge avec le Centre national de la danse. En Martinique, le Kabarè Z, premier cabaret queer et caribéen de l'île, tient une table ronde le 25 septembre au Tropiques Atrium sur le cabaret comme espace décolonial. Au Mans, des étudiants de l'Institut national des arts du music hall jouent Ose ! les 18 et 19 novembre.
Soa de Muse, artiste de cabaret, cofondateur du cabaret La Bouche et ambassadeur de la Saison, le formule mieux que le communiqué :
« La Saison Cabaret est une manière de rappeler que le cabaret est un art vivant, libre et profondément actuel. C'est un espace où l'on peut rêver, questionner le monde et célébrer toutes les identités avec humour, poésie et audace. Le cabaret nous invite à nous transformer, mais surtout à nous révéler. » Soa de Muse, ambassadeur de la Saison Cabaret, cité par le ministère de la Culture · 10 septembre 2026
Voilà quelqu'un qui parle de son métier. Ça s'entend tout de suite. On a passé la semaine à lire des communiqués de secteurs qui ne savent plus dire ce qu'ils font, une charte anti fraude au streaming signée par ceux qu'elle vise, une exemplarité de l'audiovisuel public dont la charte est renvoyée à 2027, un défilé dimanche pour une maison à 21,1 millions de livres de capitaux propres négatifs. Le cabaret, lui, a encore des gens qui font des phrases.
Quant à savoir où va l'argent quand il y en a, on a déjà regardé de près ce que produit le naming d'une salle et la concentration du spectacle vivant, 35 000 places dans une salle qui porte le nom d'un vendeur d'électricité. Deux cent mille euros pour trois mois de cabaret dans quatre territoires, à côté, ce n'est pas une politique culturelle. C'est un geste.
Pied de page
La Saison Cabaret court jusqu'au 18 décembre. Le cancan, lui, a été interdit en 1831. Le ministère le rappelle lui même, page 6 de son propre plan, entre deux paragraphes sur l'émancipation des femmes qui s'en sont emparées. Il aura fallu cent quatre vingt quinze ans et 200 000 euros pour qu'un pas de danse interdit devienne une politique publique avec un site internet en .gouv.fr.
La danseuse, elle, a toujours une bottine à racheter.
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SOURCES
▸ Ministère de la Culture, « Saison Cabaret : trois mois d'événements partout en France », publié le 10 septembre 2026 · culture.gouv.fr
▸ Ministère de la Culture, communiqué de presse du 21 janvier 2025, annonce du Plan Cabaret · culture.gouv.fr
▸ Ministère de la Culture, dossier Plan Cabaret, 21 janvier 2025, 20 pages, PDF · culture.gouv.fr
▸ Site officiel de la Saison Cabaret · saisoncabaret.culture.gouv.fr
▸ Les additions et les divisions de cet article ont été faites par la rédaction à partir des montants publiés par le ministère. La méthode est dans le texte.
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