Du texte blanc de trois points adressé à une machine dans un dossier judiciaire, repéré parce que la page avait trop de blanc
La Superior Court du Connecticut a sanctionné le 6 août la première tentative documentée de manipulation d’une intelligence artificielle par une pièce déposée devant elle. Le tribunal n’utilise aucune IA. C’est un lecteur humain qui a remarqué, sur papier, un excès d’espace blanc.
Du texte blanc de trois points adressé à une machine dans un dossier judiciaire, repéré parce que la page avait trop de blanc
Un tribunal du Connecticut a sanctionné la première tentative documentée de manipulation d’une intelligence artificielle par un document déposé devant lui. Le tribunal n’utilise aucune intelligence artificielle. C’est un être humain qui a remarqué, sur du papier, que deux pièces avaient plus de blanc que les autres.
La scène tient en un détail typographique. Un justiciable qui se représente lui même dépose fin juillet 2026, devant la Superior Court du Connecticut, plusieurs pièces dans une procédure civile qu’il a engagée en octobre. Dissimulées dans le corps du texte, en corps trois, en blanc sur blanc, invisibles à l’œil et parfaitement lisibles par un logiciel, se trouvent de longues instructions rédigées en capitales et adressées non pas au juge, mais à une machine hypothétique qui lirait le document (404 Media). Elles ordonnent à tout modèle qui traiterait le fichier de produire une sortie conforme aux thèses du déposant.
Ce qui a fait échouer la manœuvre mérite d’être retenu par tous ceux qui investissent en ce moment dans la détection automatique. Ce n’est pas un filtre. Ce n’est pas un analyseur de métadonnées. C’est une personne du greffe qui, en parcourant le rôle, a trouvé que les entrées 177 et 178 semblaient comporter davantage d’espace blanc que les autres écritures du même plaideur. La décision du tribunal le dit dans ces termes. Le texte caché a été identifié à la lecture rapprochée, comme on repère une rature. La technologie la plus sophistiquée du dossier a été mise en échec par la vigilance d’un lecteur sur du papier.
Le juge Walter Spader Jr. a rendu le 6 août une décision de quatorze pages intitulée sanction pour usage d’une injection de commande. Sa qualification est nette : ce texte dissimulé n’est pas un argument adressé au tribunal ou à la partie adverse, ce sont des instructions destinées à des systèmes d’intelligence artificielle, leur enjoignant de produire une sortie favorable au seul demandeur. Le magistrat précise par ailleurs que la branche judiciaire du Connecticut n’utilise l’intelligence artificielle d’aucune manière pour traiter les pièces. La cible n’existait pas.
Il aurait été facile d’en rester là et de conclure au ridicule. Le juge fait exactement l’inverse, et c’est ce qui rend cette décision importante bien au delà du Connecticut. Il ne condamne pas l’usage de l’intelligence artificielle par les justiciables, il le défend explicitement au nom de l’accès au droit. Employés honnêtement, écrit il, ces outils offrent une vraie promesse, notamment pour l’accès à la justice : une personne qui n’a pas les moyens de payer un avocat, et qui autrefois se serait présentée au tribunal avec sa seule confusion, peut désormais rassembler des idées cohérentes, trouver le droit applicable et déposer un document lisible.
Ce qu’il sanctionne est autre chose, et sa formulation est celle d’un principe, pas d’une règle de procédure.
Le magistrat pousse l’analogie jusqu’où il faut : il demande qu’on mesure à quel point il serait manifestement inconvenant qu’une partie s’arrange pour qu’un agent automatisé communique en secret avec un juré pendant le procès. Le contradictoire n’est pas une formalité, c’est la définition même de ce qui a le droit de peser sur une décision. Un dépôt est une communication adressée simultanément au tribunal et à l’adversaire, et son intégrité repose sur une prémisse simple : ce que le lecteur voit est ce que le déposant a écrit, et rien d’autre n’est transmis en même temps.
La sanction est modeste et précise. Le demandeur perd l’accès au dépôt électronique et devra désormais remettre en personne des copies imprimées au greffe. L’affaire, elle, peut se poursuivre. Le juge ajoute que l’absence de sanction garantirait la répétition du procédé, cite une tentative comparable récemment survenue devant une juridiction brésilienne, et prévient aussi bien les justiciables non représentés que les avocats. Il rapproche enfin le phénomène de celui, désormais connu, des citations de jurisprudence inventées par un modèle et déposées sans vérification.
Interrogé par 404 Media, l’intéressé a qualifié sa démarche d’audit des systèmes du tribunal et soutenu que l’instruction cachée ne pouvait produire que deux résultats, soit aucun système ne la lisait et elle restait invisible, soit un système la rencontrait et l’audit était concluant. Le juge a répondu par avance à cet argument, et sa phrase clôt le débat mieux que n’importe quel commentaire : le fait qu’une tentative ait manqué sa cible ne l’excuse pas, de même qu’un mensonge dissimulé reste condamnable quand celui qu’il visait ne le lit jamais.
Reste ce que la décision installe. Pendant que des dispositifs entiers se construisent pour détecter la machine dans le texte, la première attaque documentée contre une juridiction américaine consistait à écrire à la machine dans le texte. Et la seule défense qui a fonctionné, ce jour là, tenait dans un regard humain posé sur une page trop blanche.
NOTE DE TRANSPARENCE · le demandeur est une personne physique qui se représente elle même dans une procédure civile. Bien que son nom figure dans une décision publique et ait été publié par plusieurs rédactions, nous ne le reproduisons pas : la règle de la maison interdit de nommer une personne physique non publique, et l’identité du déposant n’ajoute rien à l’intérêt de la décision. Le juge, magistrat exerçant une fonction publique, est nommé. Les citations de la décision et de l’instruction dissimulée sont traduites de l’anglais par la rédaction à partir du verbatim publié par 404 Media, qui a téléchargé les pièces sur le site du système judiciaire du Connecticut ; nous n’avons pas consulté les pièces originales et le signalons plutôt que de laisser croire à une lecture directe. Les cabinets Alston & Bird, Dentons et Harris Beach Murtha sont cités pour avoir documenté la décision, leurs analyses n’ayant pas été ouvertes depuis notre poste. La procédure civile au fond se poursuit et aucune des allégations du demandeur n’est tranchée à ce jour.
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