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10 MIN· octobre 2026 PUBLIÉ LE 31 oct.

La terre qui garde les questions

Un jeune scribe demande qu’on n’efface pas son inscription. La terre garde aussi les mains derrière le savoir.

La terre qui garde les questions · illustration symbolique
La matière et la lumière. Illustration symbolique originale créée avec un outil génératif ; aucun objet archéologique reproduit.
La rédaction
La rédaction 31 oct. 2026 · 10 MIN

Au bas de la tablette, quelqu’un a laissé une consigne. Il a copié des signes, indiqué des lectures, fait passer un savoir d’une surface à une autre. Puis il a réservé quelques lignes pour dire qui avait travaillé. Marduk-balassu-ereš. Un jeune scribe. Le nom de son père suit. Un autre homme a vérifié la copie : Bel-aha-iddina. Enfin vient l’interdiction d’effacer l’inscription, placée sous la protection d’Assur. La traduction anglaise de l’édition permet de lire cette demande, que je rends ici en français : « Par la vie d’Assur, n’efface pas cette inscription ! »

Le savoir peut partir. Son nom doit suivre.

Nous sommes dans le monde assyrien du deuxième millénaire avant notre ère. La tablette n’a pas été fabriquée pour nous. Elle appartient à une culture de l’écriture qui nous demande un effort avant de nous livrer quoi que ce soit. Son catalogue porte aujourd’hui un identifiant, P370411. Les dernières lignes de son revers conservent les mains derrière les signes. Tu peux chercher ce numéro. Le jeune scribe n’est plus seulement une silhouette dans un décor antique.

Je voudrais commencer là. Au lieu où celui qui transmet demande à ne pas disparaître. Nous cherchons une histoire de l’avenir ; une partie de cette histoire tient dans ce qui peut parvenir jusqu’à quelqu’un d’autre. Avec un nom. Avec assez de traces pour ne pas dépendre uniquement de la parole de celui qui raconte.

Nellie Bly réclamait son crayon. Nous l’avons quittée devant la difficulté de conserver sa propre version des faits. Changeons d’époque sans confondre les situations. Un scribe assyrien n’est pas une patiente enfermée à New York. Ils n’ont ni les mêmes moyens ni le même combat. Le rapprochement nous appartient : que reste-t-il de toi quand un autre conserve le document ?

Reculons encore. Dans le sud mésopotamien, à la fin du quatrième millénaire avant notre ère, des tablettes enregistrent des opérations économiques. Uruk occupe une place majeure dans cette histoire. Les institutions doivent compter, recevoir, répartir. On trace des signes dans l’argile humide. Plus tard, les marques prennent ces formes de coins qui donneront son nom au cunéiforme. L’écriture élargit ses usages ; les textes religieux, politiques et savants côtoieront les comptes.

Il faut laisser ces changements prendre du temps. Une écriture ne devient pas tout ce qu’elle permettra le jour de sa naissance. Nous avons tendance à ranger les commencements comme des applications sur un écran. Ici l’invention de l’écriture. Là l’invention de la littérature. Une icône, une date, un génie. Les objets qui subsistent racontent des transformations moins propres. Des besoins, des pratiques, des reprises. Des mains dont nous ignorons le nom.

Photographie en noir et blanc d’une réplique de modèle de foie couvert d’inscriptions cunéiformes
Réplique d’un modèle de foie divinatoire conservé au British Museum (92668), photographiée en novembre 1949. Wellcome Collection, M0011147, CC BY 4.0.

Une quantité inscrite permet de garder une opération hors de la mémoire d’une seule personne. Elle peut servir à administrer. Elle peut aussi devenir la pièce qu’on rapproche d’une autre. Ce pouvoir n’est pas innocent par nature. Tout dépend de ce qu’on compte, de celui qui tient la tablette et de celui qui peut demander à la voir. L’histoire de l’information commence à devenir politique dès qu’une inscription compte pour quelqu’un.

L’argile reçoit aussi des questions que les comptes ne règlent pas. Que va-t-il arriver ? Comment décider lorsque les jours n’ont encore rien livré ? Dans certaines pratiques mésopotamiennes, des spécialistes cherchent dans les entrailles d’un animal sacrifié les signes d’une intention divine. Le foie peut devenir une surface à lire. Des modèles en terre en représentent les parties. Des textes associent des particularités observées à des événements.

Au Musée d’art et d’histoire de Genève, la tablette MAH 16274 décrit un foie et des poumons. Son écriture et son style la rattachent à l’époque paléo-babylonienne ; elle ne porte pas pour autant une année que nous pourrions donner avec assurance. La notice de la Cuneiform Digital Library Initiative explique les instruments de ces lecteurs : des modèles annotés, des listes d’associations, un savoir spécialisé. Le nom du métier nous est parvenu : bārû.

Tu peux trouver l’opération étrange. Elle l’est vue depuis nos habitudes. Pour la comprendre, il faut cependant regarder le travail qu’elle exige : distinguer, nommer, chercher un cas, proposer un sens. Ces gestes sont visibles dans les instruments conservés. Leur présence ne prouve pas que l’événement annoncé allait se produire. Elle prouve qu’une interprétation avait une forme et pouvait se transmettre.

C’est ici que notre livre pourrait commettre sa plus belle erreur. Dire : tout était déjà un algorithme. La phrase court vite. Elle traverse les siècles sans bagage et arrive devant les machines avec l’air de les avoir annoncées. Mais elle emporte ce que les objets avaient de particulier : les dieux auxquels on s’adresse, le sacrifice, les conditions du rituel, la place de l’interprète. Une ressemblance a pris le pouvoir sur son sujet.

Gardons la question. Certains enchaînements de règles se prêtent à une comparaison avec des procédures contemporaines. Ce sera un outil pour examiner les formes du raisonnement. Le mot ne nous donnera pas une filiation à lui seul. Il faudra suivre des textes, des traductions, des personnes, et accepter aussi les routes qui s’interrompent. Une histoire gagne à savoir où son pont ne touche plus la rive.

À Londres, le British Museum conserve un modèle de foie en argile sous le numéro 92668. Une photographie de 1949 conservée par Wellcome représente une réplique de cet objet. La différence tient dans un mot. Si nous montrons cette photographie, nous montrons la réplique, pas l’original posé devant l’appareil.

J’insiste parce que l’image possède une autorité immédiate. Une légende trop rapide peut fabriquer un faux sans changer un seul pixel. Le regard voit de l’argile ancienne. Le catalogue décrit une autre étape : un objet reproduit, puis photographié. Il faut garder les deux. Même la rencontre avec le passé a ses intermédiaires.

La terre ne reste pas réservée aux questions posées pour le palais. Miriam Said, dans une étude du Metropolitan Museum, décrit aussi de petites figurines protectrices déposées sous les sols des maisons : des êtres divins, des animaux, des créatures composites. Elles prennent place à des endroits considérés comme vulnérables, notamment les angles et les portes. Des chiens figurent parmi ces présences protectrices. Leur image est liée à Gula, déesse associée à la guérison.

La maison possède donc ses seuils et ses réponses. À côté des protections monumentales du pouvoir, des objets plus modestes accompagnent le souci de tenir un foyer à l’abri. Nous pouvons décrire ce que les gens attendaient de ces figurines sans leur prêter une efficacité que leur présence ne démontre pas. Le petit chien d’argile témoigne d’une protection espérée. Il ne nous livre pas le résultat.

Cela suffit pour déplacer notre attention. Nous étions devant l’interprète et son vocabulaire. Nous voici devant une porte. Quelqu’un a voulu que le danger ne la traverse pas. Nous ignorons ici son visage et sa voix. Nous ne lui écrirons pas un monologue pour rendre la scène touchante. Il y a déjà ce travail fait pour un lieu habité : préparer une protection, choisir où la placer, essayer de rendre les jours moins menaçants.

Dans l’histoire universelle, l’avenir se présente volontiers comme la succession des empires. Celui d’une maison peut tenir dans le prochain réveil. Ces échelles coexistent. Il faut pouvoir descendre de l’une à l’autre sans déclarer que la petite résume la grande. Les démunis n’attendent pas de recevoir un empire pour avoir un lendemain à défendre. Cherchons aussi leurs moyens, leurs objets et les relations grâce auxquelles ils pouvaient tenir.

Le modèle donne des prises à l’apprentissage. On peut montrer une région, associer un nom à une forme, revenir sur une distinction. Un savoir qui quitte la seule bouche du maître devient consultable autrement. Il ne devient pas accessible à tous pour autant. Posséder une surface couverte de signes n’est pas encore savoir ce qu’ils veulent dire. L’accès a plusieurs portes.

Avançons maintenant jusqu’à la cour assyrienne du septième siècle avant notre ère. Plusieurs siècles ont passé. Un roi attend une réponse. Dans une lettre étudiée par Eleanor Robson, Adad-šumu-usur explique un retard très matériel : sa tablette de bois était chez lui. Il pourra la consulter et en extraire l’interprétation pertinente. Le document concerne un rituel contre un tremblement de terre.

L’autorité royale peut réclamer. Elle ne rapproche pas le document par décret.

Dans une autre lettre, Marduk-šakin-šumi répond à un calendrier que le roi veut accélérer. Les tablettes sont trop nombreuses pour être prêtes à temps. Des figurines ont déjà demandé plusieurs jours de préparation. Il faut aussi faire venir des textes de Ninive. Nous ne connaissons pas ces scènes parce que quelqu’un aurait enregistré la voix du roi. Nous les atteignons par des lettres conservées, éditées et traduites.

Ce qui m’arrête est cette résistance minuscule du travail. L’ordre arrive. Il rencontre une durée. Il faut un texte, une personne pour aller le chercher, une copie, un objet préparé. Le pouvoir peut traiter cette durée comme une mauvaise volonté. La lettre la rend visible. Elle garde ce que le résultat fini aurait facilement effacé : la fabrication.

N’en faisons pas une révolte que les documents ne racontent pas. Ces savants servent la cour. Nous n’avons pas trouvé des syndicalistes clandestins dans chaque formule adressée au souverain. Mais nous avons rencontré des personnes qui expliquent ce qu’elles peuvent faire et à quelles conditions. Le roi n’est pas seul dans la production de sa réponse. Il dépend de ceux auxquels il demande de savoir.

Le désir d’avenir possède donc une intendance. Quelqu’un prépare les supports. Quelqu’un transporte. Quelqu’un a appris à reconnaître une forme et à lire une langue. Un résultat peut porter le nom du souverain qui le reçoit, tandis que les opérations qui l’ont rendu possible s’éloignent de l’image. Le colophon du jeune scribe revient alors comme une petite insistance. N’efface pas.

La lumière de ce chapitre n’est pas un grand homme qui aurait déjà pensé comme nous. Elle tient dans cette possibilité de retrouver des contributions distinctes. Un copiste, un vérificateur, un savant retenu loin de son document. Chacun a une place différente. Nous pouvons les reconnaître sans leur attribuer nos convictions. Leur rendre un nom ne demande pas de les recruter dans notre camp.

Il y a aussi ceux que nos sources ne ramènent pas. Nous ne pouvons pas déduire d’un silence qu’aucune femme n’a transmis de savoir, ni donner un visage imaginaire au fabricant d’un support. La réparation commence par une recherche. Elle échoue si notre impatience remplit la place vide avec un personnage commode. On aurait changé la morale de l’histoire en conservant sa méthode d’effacement.

L’histoire des savoirs a besoin de cette patience concrète. Un objet ne raconte pas tout ce qui l’a entouré. Son état, son lieu de conservation, les circonstances connues de sa découverte imposent des questions. Un catalogue est une aide, pas la mémoire intégrale d’une vie. Quand il manque un nom, il manque un nom. Nous pouvons écrire cette absence et continuer à chercher.

Aujourd’hui, la Cuneiform Digital Library Initiative met en relation des notices, des images et des informations sur les tablettes. Sa page de présentation d’objet que nous avons suivie crédite Emmert Clevenstine. La contribution est datée du 2 avril 2024. Elle renvoie à un numéro de collection et à un autre identifiant, P424126. Des institutions et des personnes rendent ce parcours possible. L’argile n’a pas trouvé toute seule son adresse sur Internet.

Voilà l’une des façons contemporaines de poursuivre le geste. Une trace conservée devient repérable par quelqu’un qui ne se trouve pas devant la vitrine. Il reste la langue à apprendre, les éditions à comprendre, les images à interpréter. Mais une première distance a changé. Nous pouvons déjà vérifier qu’un objet précis soutient le récit au lieu de recevoir une Antiquité sans adresse.

Je ne veux pas que les machines nous rendent plus crédules à grande vitesse. Elles peuvent rapprocher une notice, une traduction, une autre occurrence du même nom. Nous devons encore examiner les rapprochements. Une réponse fluide peut confondre deux objets avec une aisance parfaite. La lenteur utile commence au moment où l’on demande lequel.

Ce mot appartient aussi aux démunis. Lequel de mes documents ? Quelle décision ? Quelle version ? Qui l’a écrite, qui l’a contrôlée, et où peut-on la retrouver ? Ces questions n’exigent pas de transformer chaque personne en spécialiste de tout. Elles cherchent un point assez précis pour qu’une aide devienne possible. On ne peut pas se faire accompagner dans un brouillard auquel personne ne donne d’adresse.

Il faut pourtant prendre garde à une autre violence : demander à celui qui subit de devenir seul archiviste, traducteur et enquêteur. Bly avait une rédaction derrière elle. Le lecteur d’une tablette a besoin d’éditions et d’autres lecteurs. Dans une difficulté présente, l’appui peut commencer par quelqu’un qui lit avec toi. La compétence qui se partage vaut parfois davantage que le document qu’on accumule.

Notre histoire de l’avenir prend ainsi une direction. Nous suivrons les promesses faites au nom d’un savoir, mais aussi leurs supports, leurs ouvriers, leurs lecteurs. Nous chercherons ce que les gens pouvaient connaître, ce qu’ils pouvaient discuter et ce qu’ils pouvaient faire après avoir reçu une réponse. Le futur n’entre pas seulement dans le monde par les annonces. Il entre par les moyens d’y répondre.

Le jeune scribe n’a pas laissé une prophétie sur notre siècle. Il a laissé sa main dans une inscription et demandé qu’on ne l’en retire pas. Nous pouvons encore lire cette demande. C’est peu devant ce qui a disparu. C’est assez pour commencer autrement. Quand le prochain récit arrivera avec un seul nom en couverture, nous chercherons aussi ceux qui ont tenu la terre.

Le passage

Prends une information qui compte pour toi. Retrouve sa forme précise : un document, sa date, son auteur quand il est connu, l’endroit où il est conservé. Une capture isolée peut aider à retrouver une page. Elle ne remplace pas toujours ce qui permet d’en comprendre le contexte. Garde le chemin avec la pièce.

Sépare ensuite trois choses. Ce que le document montre. Ce que quelqu’un en déduit. Ce que tu aimerais pouvoir établir. Les écrire sur trois lignes évite parfois qu’une espérance devienne une certitude simplement parce qu’on l’a répétée. Le doute peut travailler pour toi.

Cherche une autre lecture. Une personne capable de traduire, d’expliquer un vocabulaire ou de reconnaître un problème que tu n’as jamais rencontré. Si tu aides à ton tour, conserve le nom de celui qui t’a donné accès. Vérifier un travail n’en fait pas ta propriété.

Enfin, transmets quelque chose d’utilisable. Un numéro, un lien, une question circonscrite. Évite d’exiger d’une personne épuisée qu’elle reconstitue seule tout le dossier. Tu peux lire avec elle, classer avec elle, demander avec elle. Le savoir commence à rendre du pouvoir lorsqu’un autre peut s’en servir. Laisse-lui la place.

Les sources

  1. Ouvrir le dossier de sources et les limites de ce chapitre
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Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.

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