Les jours ont plusieurs histoires
Une date de fin du monde circulait. Vilma Poz, gardienne du compte des jours, parlait déjà de la suite.
Le 21 décembre 2012 a été présenté comme une date de fin du monde. Le National Museum of the American Indian examine cette annonce : les inscriptions anciennes qu’il présente n’en portent pas la prédiction catastrophique. Le nom d’un peuple était devenu la caution d’un récit qui lui était prêté.
Avant cette date, une femme parle déjà de 2013. Elle s’appelle Vilma Poz. Dans un témoignage filmé publié par le National Museum of the American Indian avant la date fatidique, elle se présente comme femme et comme Ajq’ij. Le mot désigne une gardienne du compte des jours. Elle ne décrit pas une fin. Elle parle d’un cycle qui se termine et d’un autre qui commence, et elle en profite pour rappeler quelque chose de très simple : respecter la nature, les humains, les plantes, l’air.
Puis elle nomme les années. Pour 2011, elle cite 12 Ej. Pour 2012, 13 Noj, qu’elle associe à la sagesse et à l’intelligence. Puis vient 2013, 1 Iq’, le vent. Le compte continue dans ses paroles. Pour elle, l’avenir avait une étiquette, un signe, une qualité. Il avait surtout un propriétaire : les gens qui tiennent le compte.
Trois roues qui tournent
Pour comprendre ce que Vilma Poz met dans le nom d’un jour, il faut regarder la mécanique. Elle tient en quelques chiffres.
Le premier compte s’appelle le Haab. Il dure 365 jours, découpés en dix-huit mois de vingt jours, plus cinq jours restants à la fin. Dix-huit fois vingt font 360, et 360 plus 5 font 365. Une année solaire, ou presque, sans le quart de jour que notre calendrier rattrape avec les années bissextiles.
Le second compte s’appelle le Tzolk’in. Il combine vingt signes de jours avec treize nombres. Chaque jour reçoit un signe et un nombre, et la paire avance d’un cran sur les deux séries à la fois. Vingt fois treize font 260. Au bout de 260 jours, la même paire revient. Dans ce compte, un jour porte un nom complet, comme une personne, et une qualité attendue, comme un invité dont on connaît le caractère.
Les deux roues tournent ensemble. Un jour donné possède donc une position dans le Haab et une position dans le Tzolk’in. La même combinaison des deux ne se reproduit qu’après 52 Haab, soit un peu moins de 19 000 jours.
Ces deux comptes se portent toujours. Le musée de Washington le dit sans détour : le calendrier est vivant au Yucatán et dans les hauts plateaux du Guatemala. Des gens le consultent, le transmettent, le discutent. Quand Vilma Poz nomme Noj ou Iq’, elle lit la roue des années telle que sa communauté la tient, avec les signes porteurs qui donnent à chaque année sa couleur. Rien de secret, rien de perdu. Un savoir en usage.
Alors d’où venait la fin du monde ? D’un troisième compte, plus long, celui que les inscriptions anciennes utilisaient pour dater les événements sur une très grande échelle. Ce compte empile les jours en unités de plus en plus grandes, et la plus célèbre de ces unités, le baktun, regroupe 144 000 jours, soit un peu plus de 394 de nos années. Le 21 décembre 2012 correspondait à la fin du treizième baktun depuis le point de départ du compte. Un grand chiffre rond, dans le système des gens qui l’avaient construit.
Le musée est clair là-dessus : rien dans les sources anciennes connues n’associe cette date à une destruction du monde. Un compteur arrive à un nombre rond, et le lendemain, il continue. Vilma Poz le savait. Les affiches, non.
Vilma Poz, dans le même ensemble d’enregistrements, explique ce que fait un Ajq’ij : garder le compte des jours. Ce compte fait partie d’une pratique de conseil et de gratitude. Un autre témoin, Roberto Poz, décrit un soutien communautaire, un conseil donné « dans nos moyens », selon ses mots. Une troisième, Hermelinda Sapón, parle de femmes qui s’entraident dans leur communauté et du respect dû à leur culture. Trois voix décrivent le même rôle depuis leur expérience. Aucune d’elles n’annonce l’apocalypse. Les trois annoncent du travail.
Un livre sous verre
Il existe pourtant des livres anciens mayas qui parlent de jours, de cycles et de ciel. Quatre manuscrits ont survécu. L’un d’eux repose à Dresde, en Allemagne, dans une bibliothèque d’État, la SLUB. On l’appelle le Codex de Dresde.
C’est un objet. Trente-neuf feuillets de papier d’écorce, enduits, pliés en accordéon. Déplié, il mesure 3,56 mètres. Il a été peint au Yucatán, à une date que les spécialistes placent entre 1300 et 1521 environ, donc avant ou juste autour de l’arrivée des Espagnols. Son contenu : des almanachs divinatoires, qui associent des jours et des signes à des pronostics, et des tables astronomiques, notamment pour suivre des cycles célestes. Une machine à prévoir, en papier plié.
Comment un livre du Yucatán arrive à Dresde ? On connaît la fin du voyage, pas le début. En 1739, le bibliothécaire Johann Christian Götze l’achète à Vienne, auprès d’un particulier dont le nom n’a pas été retenu. Avant ce jour, le trajet du codex reste inconnu. Des hypothèses circulent, dont une qui le fait passer par la cour de Charles Quint grâce à un envoi de Cortés. Elles font de belles histoires. La bibliothèque les classe comme hypothèses, et nous aussi. La date de 1739 marque un achat, pas une naissance : le livre avait déjà plus de deux siècles.
Puis le codex vit sa vie de pensionnaire. En 1835, on le sépare en deux parties et on le place sous verre pour l’exposer. En 1939, la guerre venant, on l’évacue vers le coffre d’une banque à Schirgiswalde. En 1945, il est ramené à Dresde, dans la cave du Palais japonais. Le bâtiment est détruit. De l’eau pénètre dans les armoires. Les marges du codex sont abîmées, et l’enduit fragile adhère par endroits au verre lors de l’ouverture pour séchage et conservation. Le dispositif censé protéger le livre en a aussi abîmé la surface.
Au moment du remontage, trois feuillets ont été replacés tête-bêche, les pages 6, 7 et 8, et les pages 38, 39 et 40. Un détail de conservateur, et pourtant une image parfaite. Un livre peut survivre et recevoir, dans le même sauvetage, une erreur nouvelle.
Il faut maintenant revenir en arrière, au moment où ce genre de livre était encore nombreux.
Vers 1566, le franciscain Diego de Landa rédige sa Relación de las cosas de Yucatán, un récit des choses du Yucatán. Au chapitre consacré aux coutumes du pays, il écrit ceci, que nous traduisons de l’espagnol du seizième siècle :
« Ce peuple utilisait aussi certains caractères ou lettres avec lesquels ils écrivaient dans leurs livres leurs choses anciennes et leurs sciences, et avec ces lettres, avec des figures et quelques signes dans les figures, ils comprenaient leurs choses, les faisaient comprendre et les enseignaient. Nous leur trouvâmes un grand nombre de livres de ces lettres, et parce qu’ils n’avaient rien où il n’y eût superstition et faussetés du démon, nous les leur brûlâmes tous, ce qu’ils ressentirent très vivement et qui leur causa de la peine. »
Lisons la phrase lentement, parce qu’elle contient tout le chapitre.
D’abord, Landa voit. Il observe des caractères, des livres, une science, un enseignement. Il reconnaît que ces gens comprenaient leurs affaires et les transmettaient. Il nomme leur écriture avec les mots qu’il possède, « caractères ou lettres », et il la range ainsi dans la case de l’alphabet qu’il connaît. Un homme qui décrit un outil étranger avec le vocabulaire de son propre atelier.
Ensuite, il juge. Les livres contiennent de la « superstition » et des « faussetés du démon ». Le démon appartient à Landa. C’est son cadre, son droit, son tribunal. Les propriétaires des livres ne sont pas consultés sur le verdict. Leur science devient une faute dans la langue de celui qui tient la torche.
Puis il agit, et le pronom change. « Nous les leur brûlâmes tous. » Nous, les frères. Leur, aux Mayas. Un nous qui décide, un leur qui subit. La grammaire fait le travail de la hiérarchie avant même que le feu ne soit allumé.
Enfin, il note la douleur. La perte leur fait peine. L’expression espagnole, « sentían a maravilla », dit une souffrance extraordinaire. Landa consigne cette peine comme un fait parmi d’autres, avec la même plume qui vient de décrire le feu. Il a vu des gens perdre leurs livres et il l’a écrit. Ce passage est le témoignage d’un destructeur sur sa propre destruction, pas le rapport d’un arbitre. Il faut le lire comme on lit un aveu : avec attention pour ce qu’il reconnaît, avec méfiance pour ce qu’il justifie.
Le texte lui-même ne donne pas le nombre des livres détruits, seulement « un grand nombre ». D’autres livres, ailleurs, ont disparu par d’autres mains, par l’humidité, par le temps, par d’autres bûchers que celui-là. Landa n’a pas détruit à lui seul la bibliothèque maya. Il a laissé ici le témoignage d’un responsable qui reconnaît le geste et tente de le justifier.
Qui tient le compte
Revenons à Vilma Poz, parce que c’est elle qui a raison.
Un calendrier sert à tenir une place dans le temps. Quand on le possède, on peut dire aujourd’hui, demain, l’an prochain, avec un nom pour chacun. Quand on vous le prend, en brûlant le livre ou en détournant la date, on vous prend le mot « demain ». Vous êtes encore là, mais racontés par d’autres, au passé, comme une civilisation disparue dont il resterait une prophétie et des ruines à visiter.
Les témoignages publiés par le musée montrent l’inverse. Des gens vivants, avec des métiers, un compte en usage et des phrases très concrètes. Roberto Poz parle de soutenir sa communauté et de donner conseil « dans nos moyens ». La formule est modeste, presque comptable, et c’est pourquoi elle est précieuse. Elle dit : voilà ce que nous pouvons faire, pas plus, pas moins. Hermelinda Sapón décrit des femmes qui s’entraident et un respect de la culture qui se construit entre voisines. Vilma Poz garde le compte et appelle à respecter l’air, les plantes, les humains.
Au-delà des qualités qu’ils donnent aux jours, ces témoins décrivent aussi une pratique de soutien. Et la pratique a cette particularité d’être transmissible : elle rend des possibilités aux autres, au lieu de les en priver. On peut apprendre à compter les jours. On ne peut pas apprendre à survivre à un film catastrophe tourné sur son dos.
La lumière, dans cette histoire, ne vient ni du feu de Landa ni des projecteurs de 2012. Elle vient d’une femme qui connaît le nom de l’année prochaine et qui prend la peine de le dire devant une caméra, pour que les gens qui regardent cessent de craindre un vendredi.
Le 22 décembre 2012 tombait un samedi. Il a eu lieu. L’année suivante portait Iq’, le vent. Elle a soufflé.
Le passage
Un jour ou l’autre, une annonce de catastrophe t’arrivera avec l’étiquette d’un peuple, d’une tradition, d’un savoir ancien. Avant de la transmettre, trois gestes suffisent, et aucun ne demande d’être spécialiste.
Premier geste : demander qui parle, et qui est absent. Demande si une annonce au nom des Mayas fait entendre des voix mayas. Quand le peuple cité ne figure pas parmi les voix, l’annonce raconte surtout celui qui la diffuse.
Deuxième geste : chercher une voix publiée de la communauté concernée. Un témoignage enregistré par un musée, un texte signé, un entretien conservé dans une institution. Le témoignage de Vilma Poz existait en ligne avant décembre 2012. Il suffisait de le lire pour apprendre que 2013 portait déjà un nom.
Troisième geste : conserver le document d’origine, et le regarder tel qu’il est. La phrase de Landa dit « nous les leur brûlâmes ». Une paraphrase aurait pu adoucir le nous. Le texte, lui, ne pardonne rien.
Ces gestes peuvent se partager avec une autre personne. Ils ne font pas de toi un Ajq’ij. Ils t’évitent seulement de devenir le relais de quelqu’un qui a volé un calendrier.
Les sources
Une étude parue dans Frontiers in Psychology en 2018 a comparé les rêves de dents aux autres rêves chez 210 participants. Les rêves de dents étaient liés à l’irritation dentaire, et non à la détresse psychologique. Avant de chercher qui va mourir, vérifiez votre mâchoire.
La dernière page appartient au lecteur. Les instruments, les gestes et les mains qui laissent demain ouvert.
Une prévision doit pouvoir rencontrer son erreur. Des inscriptions anciennes à la météo, garder les traces change le service.
Angleterre, août 2020. Des notes calculées semblent fermer un avenir, puis les décisions sont reprises.
Du spectacle à ce qui organise son apparition. Zoé Sagan retrouve la filiation de ses livres et la liberté laissée à leur lecteur.
Un livre peut passer de main en main, puis de fichier en fichier. Encore faut-il pouvoir le lire, le vérifier et le transmettre.