Quatre hommages officiels ont dit « libre ». En 1986, une chaîne française a diffusé en direct ce que ce mot coûtait à Catherine Ringer
Catherine Ringer est morte dans la nuit du 14 septembre, à 68 ans. Le 15, l’Élysée, la rue de Valois, le perchoir et sa famille ont employé le même mot. Aucun n’a dit devant quoi cette liberté s’exerçait, ni qui l’avait insultée en direct sur Canal+ en 1986.
Quatre hommages officiels ont dit « libre ». En 1986, une chaîne française a diffusé en direct ce que ce mot coûtait à Catherine Ringer
Catherine Pégard, ministre de la Culture depuis le 26 février 2026, a écrit sur X : « De Marcia Baïla à Andy, sa voix et son irrésistible amour de la liberté auront marqué la chanson française. » Yaël Braun Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, a salué une artiste « libre » et « audacieuse ». La famille, dans son communiqué à l’AFP, a parlé de « sa grande liberté et sa singularité ».
4 déclarations officielles. 4 fois le mot libre ou liberté. 0 fois ce qu’il a coûté.Alors reprenons. La liberté en question a une date, une chaîne et une heure de diffusion. Avril 1986, Canal+, l’émission de Michel Denisot. Les Rita Mitsouko viennent d’exploser avec Marcia Baïla. Denisot interroge la chanteuse de 30 ans sur la vingtaine de films pornographiques qu’elle a tournés entre les années 1970 et 1980. Elle répond sans détour, et le verbatim a été republié cette semaine par Le HuffPost : « Je n’ai jamais fait du soft, j’ai toujours refusé de poser dans Lui ou Playboy, je trouve ça minable. Je ne faisais que du hardcore. »
C’est là que Serge Gainsbourg, assis dos à elle, manifestement ivre, entre dans la conversation.
Elle n’a pas quitté le plateau. Elle a répondu que c’était possible que ce soit dégueulasse, que l’aventure moderne consistait justement à arriver à faire des trucs dégueulasses, puis elle lui a renvoyé qu’il avait l’air d’un vrai dégueulasse et qu’on ne comprenait même pas ce qu’il disait quand il parlait. Trois minutes de télévision publique dans lesquelles un homme de 58 ans menace une femme de 30 ans de la frapper, et personne, sur le plateau, ne s’interpose.
Voilà l’objet dont l’Élysée célèbre aujourd’hui le souvenir sous le nom de liberté. Ce n’est pas une abstraction, c’est une séquence archivée. Elle a gagné, d’ailleurs. C’est elle qui est sortie de là debout, et c’est son nom qu’on écrit ce matin. Mais la victoire ne s’est pas produite dans un décor neutre : elle s’est produite contre un homme que la même institution culturelle a passé quarante ans à traiter en monument.
On connaît le mécanisme, il a un rendement remarquable. Une femme paye comptant, en direct, devant témoins. Quarante ans plus tard, l’État encaisse le bénéfice symbolique et retire le prix de la facture. C’est exactement ce qu’on décrivait à propos d’Adèle Haenel, dont la carte était blanche et dont le replay a disparu. C’est le même mouvement que dans le dossier Kneecap, où un rappeur poursuivi par Londres pour terrorisme ouvre une fête populaire française : on applaudit une insolence une fois qu’elle ne coûte plus rien à applaudir.
Le calendrier est méchant, en plus. Le même mois, l’Arcom fait entrer en vigueur une charte d’exemplarité pour l’audiovisuel public. Le même jour, un tribunal expliquait dans une décision de relaxe pour injure publique ce qu’on a le droit de dire d’autrui et sous quelles conditions. Et le même 15 septembre, le musée d’Orsay ouvrait une exposition sur La Liberté éclairant le monde. La France a passé sa journée à parler de liberté au futur antérieur.
Une dernière chose, pour ceux qui trouveraient qu’on remue une vieille histoire un jour de deuil. On ne remue rien. On lit les communiqués. Ils ont choisi le mot, pas nous. Ils auraient pu écrire qu’elle chantait juste, qu’elle dansait mal exprès, qu’elle a tenu le groupe seule après la mort de Fred Chichin en 2007 et qu’elle a rempli des salles pendant vingt ans avec le répertoire d’un mort. Tout ça était vrai et tout ça était disponible. Ils ont pris « liberté », qui est le seul mot du lot dont quelqu’un, quelque part, a payé la note.
Note de transparence · le verbatim de la séquence de 1986 est celui republié par Le HuffPost le 15 septembre 2026 et relayé le même jour par plusieurs rédactions françaises. Il n’a pas été réécouté sur la source INA dans le créneau de bouclage. Les hommages officiels sont cités d’après franceinfo et CNews du 15 septembre.
Elle avait fait de sa voix un théâtre, dit le communiqué. Le théâtre, on l’a vu en 1986. Il y avait un homme ivre, une femme de 30 ans, et une caméra qui tournait. Le président a raison sur un point : de chaque chanson elle a fait une liberté. Simplement, elle ne l’a pas reçue. Elle l’a prise.
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