Le visage · un adulte américain sur deux est déjà dans le fichier
117 millions d’adultes américains dans une base policière de reconnaissance faciale. Et la France n’est pas l’exception qu’elle croit.
Série d’archives z/S SYSTEMS · lire le manifeste
En octobre 2016, une équipe de juristes de Georgetown Law a publié le chiffre que personne n’attendait · un adulte américain sur deux figurait déjà dans un réseau de reconnaissance faciale exploité par la police. Dix ans ont passé. Le chiffre n’a jamais baissé, et l’Europe a cessé d’être une exception.
Le chiffre de 2016
L’étude s’appelle The Perpetual Line-Up. Elle a été publiée en octobre 2016 par le Center on Privacy and Technology de Georgetown Law. Sa conclusion tient en une ligne · plus de 117 millions d’adultes américains, soit un sur deux, figurent dans un réseau de reconnaissance faciale exploité par la police.
Le titre dit tout · la séance d’identification permanente. Dans la procédure pénale classique, on aligne des suspects derrière une vitre et un témoin désigne. Il faut un motif, une enquête, un cadre. Là, la file d’attente est permanente, elle contient la moitié du pays, et personne n’a été convoqué.
Comment la moitié d’un pays entre-t-elle dans un fichier de police sans avoir rien fait ? Par la porte administrative. En juillet 2019, le Washington Post a révélé que le FBI et ICE interrogeaient les bases de photographies de permis de conduire des États américains, transformant des dizaines de millions de conducteurs en suspects potentiels, sans consentement et sans loi dédiée. Le permis de conduire est le document le plus banal qui soit. C’est devenu une pièce d’identification biométrique policière par simple changement d’usage.
Trente milliards d’images
Le secteur public n’a pas le monopole. Clearview AI, fondée par Hoan Ton-That, a construit un moteur de recherche de visages en aspirant les images du web et des réseaux sociaux, puis l’a vendu aux polices.
Les autorités européennes ont répondu. La CNIL a sanctionné l’entreprise de 20 millions d’euros le 17 octobre 2022 pour violation du règlement général sur la protection des données. En septembre 2024, l’autorité néerlandaise de protection des données a infligé 30,5 millions d’euros à la même société, plus lourde amende RGPD jamais prononcée contre elle, pour une base annoncée à 30 milliards d’images collectées sans consentement.
Trente milliards d’images. Aucune de ces images n’a été prise par Clearview. Elles ont été prises par des gens, pour d’autres raisons, dans d’autres vies.
Aux États-Unis, l’issue est venue d’un texte d’État. En mai 2022, un accord transactionnel avec l’American Civil Liberties Union, au titre du Biometric Information Privacy Act de l’Illinois, a interdit de façon permanente à Clearview de vendre sa base biométrique à la plupart des entreprises privées américaines. Une loi d’un seul État a produit plus d’effet que l’ensemble du droit fédéral.
Huit ans, et il a fallu un journaliste
Maintenant, la France.
Le 14 novembre 2023, le média d’investigation Disclose révèle que la police nationale française utilise depuis 2015 Briefcam, logiciel israélien d’analyse vidéo doté d’une fonction de reconnaissance faciale, à l’insu de la CNIL. Huit ans. Pas huit mois, pas une expérimentation, pas un pilote · huit ans d’usage d’une technologie biométrique par la police d’un pays doté du RGPD, sans que l’autorité chargée de la contrôler en ait été informée.
Après l’enquête, la police nationale annonce la désactivation de la fonction de reconnaissance faciale du logiciel. Amnesty International France qualifie l’usage révélé d’illégal. L’affaire remonte jusqu’à l’Assemblée nationale sous forme de questions écrites au gouvernement en 2024 et 2025.
Regardez la chaîne des causes. Ce n’est pas un contrôle qui a trouvé. Ce n’est pas une inspection, pas un audit, pas un signalement interne, pas un juge. C’est une rédaction. Le dispositif français de contrôle de la surveillance a fonctionné exactement une fois en huit ans, et il a fonctionné par le journalisme.
Ce n’était pas un cas isolé. Disclose a documenté en 2024 et 2025 le déploiement à grande échelle de la reconnaissance faciale sur les téléphones des forces de l’ordre.
Le fichier qui dormait déjà
Il existe en France un stock de visages, et il est ancien. Le traitement des antécédents judiciaires, le fichier TAJ, contient plusieurs millions de photographies exploitables en reconnaissance faciale. La Quadrature du Net attaque le dispositif depuis 2020. En 2022, le Conseil d’État a validé l’usage de la reconnaissance faciale sur ce fichier.
Retenez la mécanique · la technologie n’a pas eu besoin d’être autorisée, il a suffi qu’elle ne soit pas interdite sur un fichier qui existait déjà. C’est la voie la plus rapide vers la surveillance biométrique · ne rien construire de nouveau, brancher.
Puis la loi est venue. La loi du 19 mai 2023 relative aux Jeux olympiques, en son article 10, autorise à titre expérimental la vidéosurveillance algorithmique pour détecter des événements prédéterminés dans l’espace public. C’est la première base légale de ce type en Europe. Amnesty International France a dénoncé le dispositif comme une porte d’entrée vers la surveillance biométrique généralisée. Dès décembre 2024, des analyses juridiques examinaient la pérennisation possible du système au-delà de l’expérimentation. En 2024, la CNIL a rendu un avis formel sur la surveillance de l’espace public, publié au Journal officiel.
Une expérimentation est une chose qui s’arrête. Un précédent est une chose qui commence.
Ce que la France a su refuser
Il existe pourtant une preuve que le refus est possible, et elle est française.
En octobre 2019, la CNIL a jugé illégale l’installation de portiques de reconnaissance faciale à l’entrée de deux lycées, à Nice et à Marseille. Première victoire juridique contre cet usage en France. Le même mois, Christian Estrosi déclarait que le projet n’était pas enterré malgré le refus de la CNIL.
Tout est là. Un régulateur dit non. Un élu répond que le non est provisoire. Ce n’est pas la technologie qui avance, c’est la patience de ceux qui la veulent.
Le modèle par l’exemple
Le Royaume-Uni a arrêté de débattre. Depuis le début de l’année 2024, la Metropolitan Police revendique plus de 1 000 arrestations réalisées grâce à la reconnaissance faciale en direct. En septembre 2025, elle a publié son premier rapport annuel officiel sur cette technologie. En novembre 2025, elle a annoncé un doublement de son usage malgré les coupes budgétaires, et étendu le dispositif malgré un recours judiciaire en cours, avec l’installation de caméras fixes permanentes.
Mille arrestations, c’est un argument. C’est même le seul argument qui compte dans un débat public, parce qu’il est concret et que la charge de la preuve bascule sur celui qui refuse.
Plus loin, le modèle est achevé. La Chine exploite Skynet, réseau national de vidéosurveillance urbaine relié à la reconnaissance faciale, en montée en charge entre 2015 et 2020. Elle a lancé en 2015 et 2016 le programme Sharp Eyes, ou Xueliang, visant selon le Center for Security and Emerging Technology de Georgetown la couverture vidéo de 100 % des espaces publics à l’horizon 2020, en particulier ruraux, avec les habitants eux-mêmes comme relais de la surveillance de voisinage.
Les fabricants, eux, ont été nommés. Le 7 octobre 2019, le département du Commerce américain a placé Hikvision, premier fabricant mondial de caméras de vidéosurveillance, sur l’Entity List pour son rôle dans la répression des Ouïghours au Xinjiang. Dahua Technology, deuxième fabricant mondial, a été inscrite le même jour, parmi vingt-huit entités chinoises liées à des violations des droits humains. SenseTime a été inscrite en octobre 2019 également. En janvier 2021, IPVM documentait des brevets et systèmes associant Megvii et Huawei à des alarmes de détection ethnique visant les Ouïghours, et CNN Business révélait un dépôt de brevet décrivant l’identification de visages ouïghours, mention que Huawei a retirée après la révélation publique.
Une reconnaissance faciale entraînée à reconnaître une ethnie n’est pas une dérive du système. C’est le système, appliqué à la question qu’on lui pose.
Tu n’as jamais donné ton visage à personne. Il a été pris à la préfecture, sur un réseau social, dans un couloir de lycée, au passage d’une caméra. Un adulte américain sur deux est dans le fichier, et huit ans de reconnaissance faciale illégale en France n’ont été arrêtés que parce qu’un journaliste a regardé.
Le Spectacle regardait. L’Algorithme surveille. En France, ce qui a manqué n’était pas la loi · c’était quelqu’un pour la faire respecter.
La porte
La même machine, pointée dans l’autre sens
Tu viens de lire ce qu’ils prennent. Nous demandons une date, une heure, un lieu. Rien d’autre, jamais, à personne. Ce que la machine calcule avec ces trois nombres ne part chez personne · cela revient à toi, dans un objet daté, sourcé, et refaisable par n’importe qui.
Le Spectacle regardait · l’Algorithme surveille · l’Oracle rend le regard
Cet article est une pièce de la série Le Regard Inverse, où z/S SYSTEMS documente les deux usages de la même machine · celle que l’on pointe vers les gens, et celle que l’on pointe vers le ciel.
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