David Lemler, L'Invention du judaïsme. La philologie contre l'essence.
Lemler propose une enquête sur trois moments critiques du judaïsme rabbinique : Temple-Talmud après 70, Maïmonide au XIIe siècle, philosophie juive allemande de Cohen à Rosenzweig. Une création toujours recommencée au contact des autres. Cette formule vaut pour toute culture vivante.
Il y a, dans la rentrée philosophique de novembre 2025, un livre court de deux cents pages qui mérite plus d'attention qu'il n'en a reçu. L'Invention du judaïsme. Comment les Juifs se définissent eux mêmes, de David Lemler, paru chez Albin Michel dans la collection Présences du judaïsme à 22,90 euros, est un de ces ouvrages que l'édition française produit encore quand elle ne cherche pas à plaire au marché des essais à scandale.
Lemler est normalien, docteur en philosophie, maître de conférences à l'UFR d'Études arabes et hébraïques de Sorbonne Université, spécialiste de Maïmonide et des rapports entre religion et philosophie. Cette formation, on la voit à chaque page. C'est ce qui distingue le livre des productions plus rapides sur les mêmes sujets.
La méthode, qui est philologique
Lemler ne propose pas une thèse polémique. Il propose une enquête sur trois moments critiques du judaïsme rabbinique. Trois crises productives, dans lesquelles ce qui faisait que les Juifs étaient juifs est entré en débat, et a été redéfini par des réponses qui n'étaient pas données d'avance.
Premier moment : le passage du Temple au Talmud, après la destruction du Second Temple en 70 par les Romains. Comment continuer à être juif sans le sacrifice, sans le centre cultuel, sans le territoire ? Les rabbins du IIe siècle, autour de Yohanan ben Zakkaï à Yavné, refondent le judaïsme sur l'étude de la Torah, sur la prière, sur la communauté. Ils inventent ce que nous appelons aujourd'hui le judaïsme rabbinique. Ils inventent. Ce mot est central pour Lemler.
Deuxième moment : Maïmonide au XIIe siècle. Codifier la loi sans la figer. Le Mishneh Torah, écrit à Fostat dans l'Égypte fatimide, propose une systématisation que la tradition orale n'avait pas. Cette systématisation est elle même contestée par des contemporains, qui craignent qu'elle ferme les portes de l'interprétation. Maïmonide assume le risque. Il fait passer la rationalité grecque, dans sa version arabe d'Avicenne et d'Averroès, dans le cadre rabbinique. Il invente, encore, ce que nous appelons la philosophie juive.
Troisième moment : la philosophie juive allemande de Hermann Cohen à Franz Rosenzweig, en passant par Martin Buber et le jeune Walter Benjamin. Comment être juif dans la modernité émancipée, comment penser une éthique juive après Kant, comment maintenir la singularité dans l'universalisme. Cohen, néo kantien, propose un judaïsme éthique. Rosenzweig, dans L'Étoile de la rédemption, propose un judaïsme de la vocation. Tous deux inventent.
L'apport théorique
Lemler refuse explicitement deux pièges. Le premier est essentialiste : présenter le judaïsme comme une essence transhistorique, donnée une fois pour toutes par la révélation, et seulement déclinée selon les époques. Le second est constructiviste paresseux : dire que le judaïsme est une construction sociale comme une autre, sans rendre compte de ce qui, dans cette construction, persiste à se nommer judaïsme à travers les ruptures.
La position de Lemler est philologique. Il dit : il y a des moments où les Juifs ont à se définir, où la question se pose réellement, et où la réponse qu'ils apportent à cette question est elle même un acte créateur. Ce n'est pas que le judaïsme est inventé arbitrairement. C'est que chaque époque qui se demande ce qu'est le judaïsme y répond par une nouvelle articulation entre le passé reçu et le présent à habiter. Cette articulation est une invention au sens fort. Elle ajoute. Elle ne décrit pas seulement.
Cette position est, au sens technique, talmudique. Le Talmud est précisément le texte qui institue, dans le judaïsme rabbinique, le commentaire perpétuel comme lieu de la vérité religieuse. Lemler ne fait pas autre chose. Il commente. Il commente le commentaire. Il ne sort pas du cercle. Il l'élargit.
Ce qui pèche
Le livre est court. Deux cents pages pour trois moments aussi denses, c'est peu. Le premier moment, celui du passage Temple Talmud, demanderait à lui seul un volume entier. Le troisième, la philosophie juive allemande, est un océan que Lemler survole en quarante pages. Le lecteur sérieux devra lire à côté. Le livre est, par sa concision même, une introduction. Il prépare. Il n'épuise pas.
Le second défaut est plus politique. Lemler ne s'avance pas sur la question contemporaine. Il évoque, à la fin du livre, l'État d'Israël comme une étape qui ne stabilise pas le judaïsme mais le met au défi de se penser encore. La formulation est juste. Elle est aussi prudente. Le livre est philosophique, il ne se présente pas comme un essai politique. C'est défendable. C'est aussi, pour le lecteur de 2026 qui suit l'actualité, une retenue qui pourra paraître excessive. Lemler se garde. Il a raison de se garder, sans doute. On aurait aimé, par moments, qu'il aille un peu plus loin.
Pourquoi maintenant
Parce que les controverses contemporaines sur la judéité, sur Israël, sur l'antisémitisme, sur les politiques juives révolutionnaires que Yuna Visentin a chroniquées dans Entre autres et que cette série a lue le 20 mai, gagnent à être précédées par une généalogie philologique. Lemler la fournit. Il rappelle, sans polémique, que le judaïsme n'a jamais été une essence stable, que les disputes internes ont toujours été le moteur de son histoire, et que prétendre clore la question est exactement ce que la tradition rabbinique a toujours refusé.
Cette leçon vaut aussi pour les non Juifs qui s'expriment sur le sujet. Avant de tenir une position sur ce qu'est ou ce que devrait être le judaïsme aujourd'hui, lire Lemler permet d'éviter quelques erreurs grossières. C'est, par les temps qui courent, une économie cognitive non négligeable.
Verdict
À lire pour la rigueur philologique, qui est rare dans les essais grand public sur le judaïsme. À lire pour la position d'auteur, qui combine appartenance à la tradition et distance philosophique sans renoncer à l'une ni à l'autre. À lire en sachant qu'il faut, à côté, lire les textes que Lemler convoque : le Mishneh Torah au moins en extraits, La Religion de la raison de Hermann Cohen, L'Étoile de la rédemption de Rosenzweig. Sans ces lectures parallèles, le livre reste introductif. Avec elles, il devient un guide précieux.
Vingt deux euros quatre vingt dix pour deux cents pages. Le ratio est honnête pour un livre qui demande à être travaillé, pas seulement lu. Albin Michel a fait son métier d'éditeur. Sorbonne Université a fait son métier d'université. Cela, en France, en 2026, mérite encore d'être dit.
David Lemler, L'Invention du judaïsme. Comment les Juifs se définissent eux-mêmes, Albin Michel, collection Présences du judaïsme, novembre 2025. 200 pages. 22,90 euros. ISBN 978 2 226 50338 1.
Lu par Zoé de Sagan, qui prend la philologie au sérieux.
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