Delphine Seyrig : « Le mariage est une forme de prostitution. La femme se donne physiquement, gratuitement, et elle fait le ménage gratuitement pour un homme, moyennant quoi elle est logée et nourrie. »
« Je pense qu’à partir du moment où mon bonheur dépend d’un homme, je suis une esclave et je ne suis pas libre ». En 1972, sur le plateau de Samedi Loisirs, l’actrice Delphine Seyrig dénonçait sans détours et avec force le sexisme dans la société, mettant en avant toutes les injustices dont sont victimes depuis toujours les femmes dans notre civilisation, qu’elles soient d’ordre financières, professionnelles, individuelles, relationnelles, sexuelles.
Culture masculine contre culture féminine
« Les femmes gagnent moins d’argent que les hommes, les femme sont obligées en plus de l’argent qu’elles gagnent, quand elles en gagnent, moins que les hommes, d’assumer un travail à la maison qui est gratuit. Quand un homme se marie il épouse une femme de ménage gratis. Il y a une culture féminine et une culture masculine. On se pose des tas de questions : pourquoi est-ce que les femmes ne sont jamais de grands artistes ? Pourquoi est-ce que depuis la nuit des temps on parle de Michel Ange ? Tout ce qui est Art dans notre civilisation est le fait des hommes et pas des femmes. Alors les femmes peuvent, et pensent, qu’elles sont moins douées, moins intelligentes, que le génie est une chose qui ne leur appartient pas. On peut décider que les femmes sont inférieures. C’est une décision qu’on peut prendre, [mais] c’est une décision raciste. La question est que les femmes veulent se prendre en main elles-mêmes. »
Les femmes victimes de ségrégation de la part des hommes
A la question de la journaliste, lui demandant s’il n’y pas justement un peu de racisme dans ses propos [vis-à-vis des hommes], Delphine Seyrig répond avec fermeté : « Où est le racisme ? Qui a ségrégé les femmes ? Pourquoi est-ce que les femmes ne peuvent pas flâner dans la rue à minuit, alors que les hommes eux le peuvent ? Qui commet les viols ? Est-ce que sont les femmes qui violent les hommes ? Qui fait la ségrégation ? Qui tient tous les journaux politiques ? Je ne parle pas des journaux féminins qui vous apprennent la mode et la couture. Mais je parle des journaux politiques, ils sont entre les mains de qui de façon générale ? Des hommes. »
La femme libre n’existe pas
« Je suis le type de l’esclave, je sais exactement […] l’image que les hommes veulent avoir des femmes. Seulement à partir du moment où je m’en rends compte et où je le dis, je deviens quelqu’un de très antipathique pour les hommes. On croit, on dit volontiers et à tort à mon avis, qu’il existe des femmes libres. Je crois que c’est faux. Et je suis la première à savoir que je ne suis pas libre. Par conséquent il est normal que je sois en mouvement pour être libre. »
Le mariage, une prostitution
« Si une femme n’est pas mariée, elle est fichue puisqu’elle ne gagne pas d’argent, ou pratiquement pas. Elle n’a pas d’avenir. Il n’y a aucun poste, il n’y a aucun avenir pour elle. Elle est forcément dépendante du mariage. Le mariage est une forme de, disons pour prendre un mot énorme, une forme de prostitution. La femme se donne physiquement, gratuitement, et elle fait le ménage gratuitement pour un homme, moyennant quoi elle est logée et nourrie. Mais il faut qu’elle se lève la nuit pour torcher les gosses et pour les soigner. Quand elle a un travail, et que son mari a un travail aussi, et que les enfants sont malades, qui est-ce qui reste à la maison ? C’est la femme. Parce que finalement sa contribution financière au ménage est accessoire. C’est quand même l’homme qui lui continue à travailler. »
Le conditionnement des femmes d’être au service des autres
« La beauté est une chose qui passe, est une chose sur laquelle on nous apprend beaucoup à compter, et nous apprend aussi qu’on la jette à un moment donné. Les femmes sont conditionnées à servir les autres et à ne pas s’occuper d’elles-mêmes. Elles sont conditionnées à être toujours au service de l’extérieur, quitte à se maquiller d’ailleurs. »
Une vie de femme dépend de celle des hommes
« La célébrité, elle est due au plus grand des hasards, et à l’appui, certainement, des hommes. Je crois que les actrices sont dépendantes comme toutes les autres du règne des hommes. Et bon grâce à ça j’ai fait des films et j’ai joué au théâtre. »
« J’ai les mains qui tremblent, je ne suis pas à mon aise, parce que j’ai trop à dire, y a un trop-plein. Beaucoup de femmes ont ce trop-plein en elles. Ça prouve que leur vie n’est pas ce qu’elle devrait être. Et je crois que c’est très important à dire parce que je le ressens moi-même, là en ce moment. Et je trouve qu’étant une femme, je voudrais qu’on sache que j’en suis consciente et je sais que beaucoup de femmes partagent ça avec moi. »
La journaliste rebondit sur cette dernière question en faisant observer : « De là vient sûrement cette agressivité qu’a souvent le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et qui n’est pas sympathique, ça vient peut-être de là ? »
Avec esprit et sans perdre son sang froid, Delphine Seyrig de répondre : « Je ne sais pas si le calme des hommes est tellement sympathique. »
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