La guerre que l’on se raconte à soi-même
Pendant que l’Europe se drape dans le rôle de la victime outragée, Emmanuel Todd démonte froidement le récit dominant : l’expansion de l’OTAN vers l’Est, le conflit larvé du Donbass et la pression stratégique sur Moscou ont précédé l’invasion russe.
Et si les vrais agresseurs étaient ceux qui se croient agressés ? Une folie collective à l’échelle du continent.
Dans quelques années, quand les livres d’histoire seront écrits par des gens qui n’auront pas vécu l’époque, on dira probablement : « Les Européens de 2022-2025 étaient sincèrement convaincus d’être les victimes. »
Et ce sera vrai.
Ils le croyaient vraiment.

Emmanuel Todd, avec cette brutalité tranquille qui le caractérise, a posé en quelques phrases le diagnostic le plus inconfortable de la décennie : nous sommes devenus collectivement schizophrènes sur le plan géopolitique. Nous avons réussi le tour de force de nous sentir agressés alors même que nous étions ceux qui progressions militairement et idéologiquement vers la capitale de l’autre.

"Le Danemark est déjà complètement soumis, le centre de la NSA à Copenhague a servi de base arrière à l’espionnage des dirigeants européens.Le Danemark n’est même pas un allié des États-Unis. C’est juste un instrument de contrôle américain en Europe. Le Groenland est de fait déjà contrôlé par les États-Unis et l’OTAN est sous commandement américain. Le Groenland sert d'ultime vérité. L’Occident perd les pédales et sa dislocation est comparable à la chute de l'URSS» Emmanuel Todd
Emmanuel Todd: le Danemark est déjà complètement soumis, le centre de la NSA à Copenhague a servi de base arrière à l’espionnage des dirigeants européens
— Kompromat (@kompromatmedia) January 18, 2026
«Le Danemark n’est même pas un allié des Etats-Unis.»
«C’est juste un instrument de contrôle américain en Europe. Le… pic.twitter.com/MWnHbbRS3Y
L’image est presque comique si elle n’était pas tragique :
l’OTAN, qui en 1997 s’arrêtait à la frontière allemande, s’est ensuite approchée à moins de 1 000 km de Moscou, puis à 400 km, puis à 130 km de la Crimée russe… et c’est la Russie qui, en 2022, est devenue « l’agresseur » dans le récit occidental dominant.
Todd ne nie pas l’évidence factuelle : oui, ce sont les chars russes qui ont franchi la frontière.
Mais il demande juste qu’on regarde la séquence complète du film, et pas seulement le dernier plan.
Parce que la séquence complète dit ceci :
• une promesse de non-élargissement de l’OTAN à l’Est (jamais couchée sur papier, mais répétée à de multiples reprises)
• 14 années de progression continue de l’Alliance malgré les mises en garde russes répétées
• le refus obstiné de toute négociation sur l’architecture de sécurité européenne après 2014
• huit années de guerre de position dans le Donbass avec plus de 14 000 morts avant février 2022
• l’inscription dans la Constitution ukrainienne de l’objectif d’adhésion à l’OTAN
• et enfin, cerise sur le gâteau stratégique : la perspective très concrète, à horizon 2025-2027, d’accueillir des systèmes de missiles à portée intermédiaire à quelques minutes de vol de Moscou
Et dans ce contexte… c’est Moscou qui fait figure de paranoïaque dans le grand récit occidental.
Il y a là quelque chose qui dépasse la simple propagande ou le mensonge d’État.
Il y a un mécanisme psychologique profond, presque anthropologique : la capacité d’un système à se percevoir comme victime éternelle alors même qu’il exerce une pression structurelle sur son voisin.
C’est ce renversement cognitif que Todd appelle « la folie européenne ».
Et si l’histoire retient une chose de cette période, ce sera peut-être ceci :
les sociétés les plus avancées technologiquement, les plus riches, les plus « démocratiques » sur le papier, ont été capables de produire le plus grand déni stratégique collectif de leur époque.
Nous n’avons pas perdu la guerre en Ukraine.
Nous avons surtout perdu la capacité de nous voir tels que nous sommes vus.
Le reste n’est que conséquences.
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