Le documentaire “Enfance volée” lève le voile sur 50 ans de pédocriminalité à la française
Dans “Enfance volée, chronique d’un déni”, la réalisatrice Sylvie Meyer a analysé le silence qui, en France, entoure encore les agressions sexuelles sur mineurs. Et ce, malgré un changement de regard de la société sur le sujet. Télérama avait fait un entretien avec la réalisatrice très intéressant.
https://www.youtube.com/watch?v=0_IioY-OWsY
Vous avez recueilli pour le film des témoignages de victimes d’actes pédocriminels. Des séquences particulièrement émouvantes…
Sylvie Meyer : L’idée était de montrer des personnages forts, romanesques, qui ont incroyablement lutté pour survivre après ce qu’ils ont subi. J’ai voulu mettre des images sur cette violence inouïe, cette douleur qui continue de les hanter des années après. Il faut bien comprendre que beaucoup de ceux qui ont subi ça se sentent dévalorisés toute leur vie, ils deviennent souvent junkies, alcooliques. Il y a chez eux ce sentiment que quelques minutes passées entre les mains d’un pédophile durent toujours. La psychiatre Muriel Salmona, qui a énormément travaillé sur la question, l’explique très bien, elle parle de mémoire traumatique à très long terme.

Votre film commence au début des années 1960. Comment la société envisageait-elle la pédophilie à cette époque ?
S.M. : Avant les années 1970, le sujet était complètement tabou dans les familles, dans les médias, dans la psychanalyse. Pendant des décennies, c’était à peu près la même chose : de temps en temps il y avait un fait divers, dans un village un enfant s’en allait avec un adulte qui venait le chercher, et c’était la faute de l’enfant qui n’avait pas su dire non au monsieur… Mais globalement on n’en parlait pas, il y avait un déni total.
Vous expliquez que ce déni existe toujours. Les choses n’ont-elles pas évolué depuis cinquante ans ?
S.M. : Si, bien sûr. Dans les années 1970, il y a eu un discours décomplexé sur le sujet, avec parfois des agresseurs qui avaient pignon sur rue, mais aussi des gens comme Michel Foucault qui ont réfléchi à la question de manière intelligente. Puis, dans les années 1980, s’est produit un basculement, on s’est mis à beaucoup plus écouter les victimes. La parole s’est libérée. La télévision de l’époque a fait des émissions incroyables sur le sujet. Plus récemment, il y a eu de grands scandales liés à la pédophilie, comme celui qui touche aujourd’hui l’Eglise catholique. Des scandales qui, pour moi, sont un peu les arbres qui cachent la forêt, parce qu’au-delà de ces affaires très médiatisées existe une pédocriminalité du quotidien qui est d’une ampleur incroyable et que j’ai découverte en faisant le film.

Les chiffres font froid dans le dos : Muriel Salmona dit dans le film que seuls 0,3 % des abus sexuels sur mineurs passent aux assises.
S.M. : Oui, j’ai moi-même été très surprise par ces chiffres, qui sont synonymes d’impunité totale pour les agresseurs. Il y a plusieurs causes à ça. D’abord, le fait que les enfants victimes d’abus parlent très peu. Soit parce qu’ils ont honte et qu’ils ont une image terrible d’eux-mêmes, soit parce qu’ils sont dans un tel état de choc, de paralysie, qu’ils en sont incapables, quand ils n’oublient pas tout à fait l’agression, ce qu’on appelle l’amnésie traumatique. Il y a par ailleurs un manque de formation sur ces problématiques dans la police, mais aussi au sein du personnel médical, qui ne sait pas encore détecter ni traiter les conséquences psychiques d’une agression. Or quand on creuse, de nombreuses pathologies sont liées à une effraction sexuelle dans l’enfance.
Quelle est la part de responsabilité de l’institution judiciaire ?
S.M. : Depuis l’affaire d’Outreau, il y a une crainte de l’erreur judiciaire qui paralyse les magistrats. Depuis dix ans, les condamnations pour viol sur mineur ont baissé de 40 %. C’est considérable. Il y a une régression à ce niveau-là. Les enfants sont moins écoutés, il y a des classements sans suite, des non-lieux… Le problème se situe à un niveau politique : tant que la loi ne donnera pas un statut à ces victimes, ne leur dira pas « on vous a fait du tort, revenez parmi nous, retrouvez votre dignité d’humains », notre société continuera de produire des toxicos, des malades, etc.
Y a-t-il aujourd’hui un déficit d’information dans la population ?
S.M. : Oui. Les gens ne connaissent pas l’effet de sidération qu’une agression produit chez les victimes, cette dissociation qui survient parce que le cerveau disjoncte pour éviter que l’enfant ne meure de stress. Les adultes ne savent pas qu’un enfant abusé, souvent, ne montre rien ou très peu, parce qu’il ne peut pas, il n’est pas en état. Il faut insister là-dessus dans les campagnes de prévention, demander aux parents d’être attentifs si l’enfant demeure neutre, en retrait.
Le mouvement #MeToo a-t-il changé la prise en compte de la parole des victimes ?
S.M. : Non, pas en France. Je connais des actrices par exemple qui ont été abusées étant enfant : elles ne veulent pas en parler. Et effectivement c’est très difficile d’en parler, de se mettre à nu. Il y a toujours cette histoire de honte, ça reste dégradant d’avoir subi ça.
Que faut-il faire pour améliorer les choses ?
S.M. : Il faut que la loi évolue. La notion de consentement ne peut pas s’appliquer de la même manière à un adulte et à un enfant, ce dernier étant dans la plupart des cas incapable de dire non à un adulte. Il faut fixer un âge en dessous duquel on ne peut pas toucher un mineur. Dire clairement qu’en dessous de 13 ans, on ne peut pas être consentant. Parce qu’au fond, c’est la loi qui fait peur. C’est elle qui va faire que les agresseurs vont réfléchir avant de passer à l’acte. Ce qui compte, c’est qu’il n’aient pas de sentiment d’impunité.

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