Le gouvernement publie que l’IA vote à notre place, et range ça dans la rubrique politique-fiction
Le Service d’information du Gouvernement a mis en ligne le 28 août « Et si l’IA votait à votre place ? ». Il l’introduit comme un exercice de politique-fiction. Puis il cite une étude selon laquelle 16 pourcent des Français l’ont fait aux municipales de mars 2026.
Le gouvernement publie que l’IA vote à notre place, et range ça dans la rubrique politique-fiction
Le Service d’information du Gouvernement a mis en ligne le 28 août un texte intitulé « Et si l’IA votait à votre place ? ». Il l’introduit comme un exercice de politique-fiction. Puis il cite une étude qui dit que 16 pourcent des Français l’ont fait aux municipales de mars 2026, et qu’un tiers d’entre eux en ont changé d’avis.
Le texte est signé du SIG, il est hébergé sur info.gouv.fr, il est daté du 28 août 2026 et il est issu de l’édition 2025 de « Médiascopie d’un pays », réalisée avec le média Views. Il démarre par une hypothèse de récit : une intelligence artificielle qui connaît vos revenus, votre métier, votre quartier, qui a ingéré tous les programmes, et qui vous désigne le candidat conforme à vos intérêts. « Vous n’auriez plus qu’à appuyer sur un bouton », écrit le service de communication de l’État.
Trois paragraphes plus loin, la fiction se cogne aux données que le texte apporte lui même. Une étude Ipsos-BVA pour la Fondation Jean Jaurès, en janvier 2026, indiquait que près d’un Français sur deux envisageait d’utiliser une IA pour se renseigner sur la politique. Une étude Toluna Harris Interactive pour Terra Nova, publiée en sortie d’urnes en mai 2026, mesure que 16 pourcent des Français ont effectivement fait appel à un outil d’intelligence artificielle pour orienter leur choix lors des municipales de 2026. Et selon la même étude, près d’un tiers de ceux qui y ont eu recours déclarent que l’IA a modifié leur intention de vote.
Posons l’opération que le texte ne pose pas. 16 pourcent d’utilisateurs, dont près d’un tiers dont l’intention a changé : on parle d’environ 5 pourcent du corps interrogé dont le bulletin a été déplacé par une machine, à une élection réelle, il y a cinq mois. Aucune municipale ne se joue à 5 points. Le SIG qualifie la pratique de « encore minoritaire ». C’est exact et c’est à côté. Une pratique minoritaire qui déplace 5 pourcent des voix n’est pas un phénomène émergent, c’est déjà un facteur électoral.
Le plus intéressant n’est pas le chiffre, c’est qui parle. Le texte donne la parole à Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières, et le SIG choisit de publier ceci sur le site officiel du Gouvernement.
Il ajoute, sur la fatigue informationnelle qui pousse les citoyens vers les agents conversationnels : « Il y a une forme de démission de soi là dedans qui est assez grave. » Et sur la neutralité algorithmique : « Est ce qu’il est possible d’avoir une neutralité ? Non, pas plus que pour le journalisme. Mais vous n’avez aucune transparence, aucune redevabilité. » Le texte rappelle que les journalistes, eux, relèvent d’une déontologie « contestée, imparfaite, mais publique et opposable ».
Le contexte donne sa force au reste. Selon le baromètre CEVIPOF de février 2026, réalisé par OpinionWay, seuls 22 pourcent des Français déclarent avoir confiance dans la politique, en recul de 4 points en un an. Une confiance qui s’effondre d’un côté, une confiance qui se déplace de l’autre. Le SIG cite aussi les travaux publiés dans Nature en 2025 par David G. Rand et ses coauteurs du MIT : un dialogue prolongé avec une IA conçue pour défendre un candidat renforce la préférence partisane, tandis qu’une IA opposée l’érode. La formule du texte gouvernemental est nette : « L’outil ne reflète pas l’opinion : il la fabrique. »
Voilà donc l’État français qui écrit, sur son propre domaine, que la formation de l’opinion politique passe désormais par des systèmes privés sans transparence ni redevabilité, que la CNIL alertait déjà en septembre 2024 sur l’absence de cadre juridique adapté, et que la sérendipité disparaît de l’espace informationnel. Puis qui range tout cela sous l’étiquette politique-fiction, avec une illustration de banque d’images. La présidentielle de 2027 est dans dix huit mois. Le SIG a publié deux jours plus tôt un mode d’emploi du vote à cette élection.
Ce n’est pas de la fiction. C’est un constat correctement documenté qu’on a préféré formuler au conditionnel. Le même mardi où la France affiche le prix des polluants éternels et la durée légale d’une maladie, elle publie que sa délibération collective est en train de passer par des machines qu’elle ne contrôle pas, et elle le publie au futur antérieur. La dernière phrase du texte demande à chaque génération de choisir de transmettre le choix politique. C’est bien écrit. C’est aussi, en l’état, la seule mesure annoncée.
NOTE DE TRANSPARENCE · toutes les citations de Thibaut Bruttin sont reprises telles quelles de l’entretien publié par info.gouv.fr, seule source consultée pour ces propos ; elles n’ont pas été recueillies en direct. Les cinq études citées le sont d’après les références données par le SIG : aucune n’a été ouverte à sa source primaire au moment de la rédaction, et les libellés exacts des questions posées ne sont donc pas connus. Le calcul « environ 5 pourcent » est une arithmétique de la rédaction à partir des deux proportions publiées par le SIG (16 pourcent d’utilisateurs, près d’un tiers d’entre eux) : il s’applique à l’échantillon interrogé et non à un résultat électoral mesuré. Aucune marge d’erreur n’est publiée dans le texte source.
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