Quentin Dupieux met en scène "Emily in Paris en enfer"
Quentin Dupieux est un funambule de la logique bancale qui nous avait habitués à des objets inanimés en crise existentielle (pneu tueur, mouche géante, canapé dépressif). L’homme qui faisait du non-sens une forme d’art hautain, presque aristocratique dans son refus du sens commun.
Et voilà qu’il annonce « Full Phil », son prochain film, comme « Emily in Paris en enfer — un rêve fiévreux, une version cauchemardesque ». Avec Woody Harrelson et Kristen Stewart en père et fille. À Paris, bien sûr.
On savourerait presque la formule si elle n’était pas aussi révélatrice d’un épuisement créatif déguisé en provocation. Dupieux, qui a passé quinze ans à se moquer des conventions narratives avec une jubilation contagieuse, semble soudain découvrir le cliché le plus éculé du cinéma américain : l’Américain largué dans la capitale française, émerveillé par les baguettes et terrorisé par les serveurs.
Mais attention : lui, il va le « subvertir ». Il va inviter des stars hollywoodiennes à « s’approprier le cliché des Américains à Paris ». Quelle audace. Quelle originalité. On applaudit debout.

Car enfin, qui mieux que Woody Harrelson — texan bonhomme, habitué des rôles de doux dingue sympathique — et Kristen Stewart — icône du regard vide et de la lip-bite angoissée — pour incarner la caricature de l’Américain à Paris ?
On imagine déjà Harrelson s’extasiant devant un croissant (« Wow, it’s like a butterfly made of bread ! ») pendant que Stewart soupire en fixant la Seine comme si elle venait de rompre avec un vampire. Et Dupieux, derrière la caméra, hilare, convaincu d’avoir piégé tout le monde dans son miroir déformant.
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Sauf que le piège, c’est lui qui s’y est pris les pieds. L’idée de « faire jouer des Américains dans le cliché des Américains » n’est pas une trouvaille géniale ; c’est une boucle autoréférentielle paresseuse, le genre de concept que l’on pitch en festival à 2 h du matin après trop de verres de blanc.
Cela faisait partie de « l’ADN dès le départ », dit-il. Traduction : il n’a rien trouvé de plus malin que de recycler le méta-cliché le plus usé jusqu’à la corde, en espérant que le simple fait de le dire « cauchemardesque » suffise à le rendre profond.
On sent poindre la fatigue du gimmick. Dupieux a épuisé la veine de l’objet absurde ; il lui fallait un nouveau jouet. Alors il prend le plus gros cliché possible, le repeint en noir, et appelle ça une vision. Mais l’enfer, dans « Emily in Paris en enfer », ce n’est pas le cauchemar parisien des Américains.
C’est de voir un cinéaste autrefois si libre se mettre à calculer, à courtiser les stars, à viser Cannes ou les Oscars avec une idée qui sent la commande Netflix déguisée en auteurisme.
Dupieux voulait sans doute nous faire rire de notre propre suffisance française face au touriste yankee. Il risque surtout de nous faire bâiller devant un énième film où Paris sert de décor kitsch à des Américains en crise. L’absurde, quand il devient prévisible, n’est plus absurde. Il n’est plus que marketing.
On attendra la projection, bien sûr. Mais on craint déjà le pire : que « Full Phil » soit moins un rêve fiévreux qu’un simple cauchemar de financement.
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