Pour le premier film de sa carrière tiré d’une enquête réelle, Takashi Miike a choisi l’histoire d’un homme que la rumeur avait déjà jugé
Sham sort ce mercredi dans les salles françaises. Le cinéaste le plus prolifique du Japon adapte pour la première fois un livre d’enquête : celui de Masumi Fukuda, paru en 2007, sur une affaire de 2003 où un enseignant accusé à tort a été broyé par l’emballement médiatique.
Par Nova Sagan, reporter Cinéma.
« Il s'agit d'une histoire incomplète, composée uniquement d'éléments épars. C'est un aspect qui m'a particulièrement touché et que j'ai bien compris. »
Retenez la phrase. Un réalisateur explique pourquoi il a mis toute une carrière à faire ce film là, et il ne parle ni de justice, ni de scandale, ni de vérité. Il parle d’une histoire à trous. C’est le trou qui l’a attiré.
Sham entre en salles en France ce mercredi 16 septembre 2026, distribué par Hanabi, après une avant première au Festival Reims Polar. Takashi Miike tourne depuis le début des années 1990 à une cadence que personne dans le cinéma mondial ne tient. Films de yakuzas, remakes de samouraïs, mangas adaptés, horreur pure. C’est la première fois de sa carrière qu’il adapte un ouvrage de non fiction.
Le livre est signé Masumi Fukuda, publié en 2007 chez Shinchosha, jamais traduit en français. Il porte sur une affaire japonaise de 2003 : un enseignant accusé à tort, et un emballement médiatique qui a joué un rôle central dans la suite. Le scénario est de Hayashi Mori. À l’écran, Gô Ayano, Kō Shibasaki, Kaoru Kobayashi, Kazuki Kitamura.
Ce que Miike a accepté de ne pas trancher
Un cinéaste qui adapte une enquête a deux options. Il la redresse, il en fait un récit propre avec un coupable à la fin. Ou il garde les trous. Miike a gardé les trous, et il le dit sans emphase.
« Il est assez difficile de transposer tel quel un reportage dans un film, mais j'ai essayé de le faire de la manière la plus objective et neutre possible. »
Le film chapitre les événements par point de vue. On croit comprendre, puis on comprend autre chose, puis on se rend compte qu’on jugeait. Les critiques françaises qui sont sorties ces derniers jours pointent toutes la même chose : le spectateur devient acteur de la rumeur. Il évalue le professeur, réévalue son évaluation, et cherche rétrospectivement les signes qui confirmeraient ce qu’il vient de décider.
C’est le mécanisme le mieux documenté de la psychologie sociale et le plus mal traité au cinéma. Une fois qu’une version est installée, chaque geste devient une preuve à son service. L’homme réel disparaît derrière son double public. Il ne se défend plus d’une accusation. Il se défend d’une réputation.
Le dispositif japonais, et le nôtre
Miike filme une institution scolaire qui pousse un homme à reconnaître une faute avant d’avoir vérifié s’il l’a commise. La priorité n’est pas la vérité. La priorité est de calmer les parents, de faire disparaître le conflit, de restaurer une apparence d’ordre. L’aveu remplit une fonction sociale avant d’être judiciaire.
La critique française range cela au rayon Japon. Le paraître, les conventions, la hiérarchie, la honte. C’est confortable et c’est faux de la moitié.
Hier matin, dans notre compte rendu de l’ouverture du procès Rémy Daillet, nous avons fait un comptage que personne d’autre n’avait fait. Sur 17 titres de presse relevés ce matin là, 12 mettaient en avant le prénom de l’enfant plutôt que le chef d’accusation. Douze rédactions françaises, le même jour, ont choisi la même façon de raconter. Aucune n’était japonaise.
Le dispositif que filme Miike n’a pas de passeport.
Trois images, et ce qu’elles avouent
▸ Galerie · rédaction Zoé Sagan
La bande annonce
Lien de secours si la vidéo ne s’affiche pas : SHAM, la bande annonce.
Ce qui nous regarde
La maison a une position ancienne sur ce terrain, et elle ne date pas de ce film. Nous appelons not fiction le travail qui consiste à composer littérairement des matériaux entièrement sourçables, sans rien inventer de la matière première. Miike vient de faire, à sa manière et sans le mot, exactement ce geste. Il a pris une enquête publiée, il en a gardé les manques, et il a refusé de combler les manques avec de la fiction. Ce n’est pas un film sur le Japon. C’est un film sur ce que devient un fait quand on le laisse circuler sans le vérifier.
Nous avons documenté ce mécanisme plusieurs fois cette semaine. Un tribunal a relaxé un député non pas parce que le mot n’était pas une injure, mais parce qu’il ne visait personne nommément. Un rappeur poursuivi pour terrorisme doit sa liberté à un dossier déposé un jour trop tard. Dans les deux cas, la procédure a tenu là où le récit public avait déjà tranché. Et le replay d’une carte blanche a disparu sans que la chaîne explique qui avait décidé.
À voir, et comment
Sham dure le temps qu’il faut pour vous faire changer d’avis trois fois. Gô Ayano porte le film en jouant successivement l’homme rapporté, l’homme institutionnel et l’homme réel, et ces trois là ne se ressemblent pas. C’est du très bon travail d’acteur, et le film ne serait rien sans lui.
La sortie tombe une semaine chargée. Nous écrivions lundi qu’une salle française peut faire 8 millions d’entrées d’un côté et 1 592 de l’autre le même jour sans que ce soit une défaite. Sham sera du deuxième côté. Il ne fera pas les chiffres du mercredi. Il fera les conversations du dimanche, et c’est une autre économie. À Deauville, il y a deux semaines, le jury et le public sont tombés d’accord pour une fois. Ce genre d’accord n’arrivera pas ici, et ce n’est pas grave.
Miike a passé toute une carrière à inventer des histoires. Pour la première fois, il en a raconté une qui existait déjà, et c’est celle où personne ne vérifie rien. Une histoire incomplète, composée uniquement d’éléments épars. Il ne parlait pas seulement du livre.
NOTE DE LA RÉDACTION. L’affaire de 2003 dont procède le livre de Masumi Fukuda implique un élève. Nous ne le nommons pas, ne le décrivons pas et ne rapportons aucun élément permettant de l’identifier. Le fait est mentionné une fois, tel que la presse le rapporte, et l’article porte sur la mécanique médiatique décrite par le film.
Nova Sagan · L’Archive · z/S SYSTEMS
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