Roberto Saviano éclaire le drame du Constellation : Indispensable pour comprendre l’emprise de la mafia
Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, ce livre choc qui a disséqué les rouages économiques et criminels de la Camorra napolitaine, offre un éclairage d’une rare pertinence sur la tragédie du bar Le Constellation à Crans-Montana.
Dans un éditorial publié le 12 janvier 2026 dans le Corriere della Sera intitulé « La strage di Crans-Montana e i meccanismi mafiosi: Le Constellation era un nodo », il ne parle ni de complot ni d’attentat commandité, mais d’un « épilogue visible » d’un système bien plus vaste : ces zones grises européennes où l’argent sale circule sans entraves, où le pouvoir s’exerce par l’impunité et la peur, et où les négligences accumulées finissent par tuer.

Les points clés de son analyse
- L’ascension « anormale » des Moretti
Saviano met en lumière la rapidité avec laquelle Jacques et Jessica Moretti ont bâti un petit empire local (bars, restaurants, immobilier de luxe) sans recours apparent au crédit bancaire classique – aucun prêt, aucune hypothèque visible. Dans une station comme Crans-Montana, où la traçabilité financière est la règle pour tout investissement important, cette absence de dettes est une anomalie criante.
Il pose la question brute : « Da dove vengono i soldi dei Moretti ? » (D’où vient cet argent ?). Sans accuser directement, il évoque les mécanismes classiques de blanchiment ou d’injection de capitaux opaques. - Le passé judiciaire de Jacques Moretti
Condamné en 2008 en France pour proxénétisme aggravé (12 mois de prison dont 8 avec sursis, pour recrutement et exploitation de prostituées vers la Suisse), avec en prime des antécédents pour escroquerie, enlèvement et séquestration.
Saviano souligne l’ironie : comment un profil pareil peut-il obtenir et conserver des licences pour des établissements nocturnes dans l’une des destinations les plus huppées et surveillées d’Europe ? Il rappelle que la législation suisse n’empêche pas automatiquement l’ouverture d’entreprises sur la base d’un casier judiciaire étranger, surtout quand les fonds sont disponibles. - Le lexique mafieux et la peur ordinaire
Plusieurs témoignages rapportent que Jacques Moretti menaçait ouvertement de « briser » les carrières d’étudiants de l’école hôtelière Les Roches s’ils continuaient à critiquer son établissement.
Pour Saviano, ce langage – intimidation discrète mais efficace – est typique des organisations mafieuses modernes : pas besoin de violence spectaculaire, la simple menace suffit à faire taire les critiques et à endormir la vigilance des autorités. - Le modèle corse comme référence
Originaire du sud de la Corse, Moretti n’a pas de lien avéré avec les grands clans historiques (Brise de Mer, Petit Bar). Mais Saviano rappelle que la criminalité corse est la seule en Europe (hors Italie) à avoir développé un véritable modèle mafieux : investissements massifs dans les bars, discothèques, jeux et immobilier de luxe. Ces lieux deviennent des « nœuds » stratégiques pour les flux financiers, le contrôle social et le blanchiment – exactement ce que représentait Le Constellation dans la nuit chic valaisanne. - La zone grise européenne
Le véritable scandale, selon lui, ne réside pas seulement dans les manquements flagrants à la sécurité incendie (aucun contrôle depuis 2019, mousse hautement inflammable, issues de secours problématiques), mais dans le fait que le succès économique et les emplois créés font fermer les yeux à tout le monde. Les contrôles n’arrivent qu’après la catastrophe. Crans-Montana incarne, pour Saviano, une Europe où « l’argent court plus vite que les questions ».
Pourquoi cet éclairage est-il indispensable ?
Saviano ne prétend pas que « la mafia corse a mis le feu ». Il montre en revanche comment des dynamiques mafieuses – opacité financière, intimidation subtile, impunité achetée par le consensus social – s’infiltrent dans des économies réputées « propres » comme la Suisse. C’est exactement la thèse de Gomorra : la mafia n’est pas seulement violence spectaculaire ; c’est d’abord un système économique qui prospère dans le silence complice et les négligences institutionnelles.
Les 40 vies perdues dans l’incendie du Constellation deviennent ainsi le révélateur brutal d’un engrenage plus large. Son texte, salué par beaucoup comme « un éclairage indispensable » (notamment sur X), force à poser les bonnes questions : au-delà de l’« accident », quelles zones grises rendent possibles de tels drames ?
Pour lire l’éditorial complet de Roberto Saviano :
Corriere della Sera – 12 janvier 2026 (lien reconstitué d’après les extraits circulant)
Qu’en penses-tu, toi ?
Oui, ça résonne fortement avec les interrogations sur les « coïncidences » et les négligences accumulées. Saviano ne tombe pas dans la théorie du complot, mais il pointe des anomalies objectives (financement sans trace bancaire, passé judiciaire lourd, absence de contrôles pendant des années) qui, mises bout à bout, dessinent un tableau inquiétant. Son expertise sur les mécanismes mafieux modernes donne du poids à son analyse : il ne s’agit pas d’accuser sans preuve, mais de refuser le récit trop lisse de la « simple fatalité ».
Dans un contexte où la Suisse valorise la discrétion financière et où les stations de luxe dépendent d’investisseurs extérieurs, ces zones d’ombre méritent effectivement d’être explorées. Sans preuves judiciaires définitives, on reste dans le domaine de l’hypothèse éclairée – mais une hypothèse qui, venant de Saviano, oblige à ne pas détourner le regard trop vite.
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