Le même chroniqueur a été recruté par les deux entreprises de l’audiovisuel public en quinze jours. Une seule des deux a débrayé
Charles Sapin chronique sur France Inter depuis le 30 août et commente sur franceinfo. Deux sociétés publiques, deux directions, six organisations syndicales, un seul homme. Dimanche matin, sa chronique n’a pas été diffusée : la matinale entière avait été remplacée par de la musique.
Le même chroniqueur a été recruté par les deux entreprises de l’audiovisuel public en quinze jours. Une seule des deux a débrayé
Comptons ensemble, voulez vous.
Il existe en France deux entreprises publiques d’audiovisuel. Radio France, présidée par Sibyle Veil. France Télévisions, qui édite la chaîne franceinfo. Deux sociétés distinctes, deux présidences, deux conseils d’administration, deux intersyndicales, deux lignes budgétaires. Depuis la rentrée, elles ont recruté le même homme.
Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, tient depuis le 30 août une chronique politique hebdomadaire sur France Inter, le dimanche aux alentours de 7h40. Il a par ailleurs été engagé comme commentateur sur franceinfo. Le 10 septembre, les syndicats CGT, CFDT et SNJ de France Télévisions ont réclamé son retrait, estimant que ce recrutement revenait à banaliser la presse d’extrême droite. Trois jours plus tard, à Radio France, l’intersyndicale CGT, CFDT, FO, SNJ, SUD et UNSA entamait deux jours de grève.
Dimanche 13 septembre, la chronique de 7h40 n’a pas été diffusée. Le reste de la matinale non plus. À la place, de la musique.
Le pluralisme, dimanche matin, c’était un disque.
La direction de Radio France a défendu son choix au nom du pluralisme. Sibyle Veil a déclaré que c’est la grandeur du service public d’être pluraliste, et que le journaliste n’avait aucun dérapage à son actif, qu’on ne pouvait pas le condamner avant qu’il ait parlé.
Sur le principe, elle a raison, et ce n’est pas une opinion : depuis ce mois ci, l’exemplarité et le pluralisme sont écrits dans les cahiers des charges de l’audiovisuel public, un mot que nous avons lu ligne à ligne le 5 septembre. Sur le second point, il manque une précision à peu près partout ce matin. Ce qui est en cause n’est pas ce que M. Sapin a dit sur une antenne publique, où il vient d’arriver. C’est l’adresse de son autre employeur. Et cette adresse a un dossier.
Le 16 janvier, la Cour de cassation a rendu définitive la condamnation d’Erik Monjalous, directeur de la publication de Valeurs actuelles, pour injure publique à raison de l’origine, et celle de Laurent Jullien, auteur du texte, pour complicité. Les faits remontent à août 2020 et à un récit représentant la députée Danièle Obono en esclave du XVIIe siècle, fers au cou. 1 000 euros d’amende avec sursis chacun en première instance, en novembre 2022. Ce n’est pas un procès d’intention sur une ligne éditoriale. C’est un arrêt.
Voilà pourquoi la formule sur l’absence de dérapage ne tient pas debout. Elle déplace la question de l’institution vers l’individu. Personne n’a demandé de juger un homme sur des phrases qu’il n’a pas encore prononcées. On a demandé à deux directions de justifier une signature.
Et c’est là que les journaux consultés ce matin s’arrêtent tous au même endroit. Ils traitent un dossier Radio France. Le recrutement à franceinfo passe en entrefilet, quand il est précisément ce qui transforme un arbitrage de grille en politique de groupe. Une maison qui embauche, c’est une décision. Deux maisons qui embauchent le même homme à quinze jours d’intervalle, sans conseil d’administration commun et sans direction commune, c’est une convergence. On peut la trouver légitime. On ne peut pas faire semblant de ne pas la voir.
Regardez le calendrier, il est plus bavard que les communiqués. 30 août, première chronique. 2 septembre, assemblée générale du personnel de Radio France qui vote le principe d’une grève. 10 septembre, les syndicats de France Télévisions demandent le retrait. 13 et 14 septembre, la grève. Du 21 au 29 septembre, la CGT spectacle organise une semaine d’action contre les coupes budgétaires et contre l’extrême droite dans les services publics de la culture et de l’audiovisuel. Et le 27 septembre, 178 sièges du Sénat changent de main.
Ce n’est pas un mois, c’est un entonnoir. Il y a quinze jours, une ministre laissait une phrase en suspens sur un plateau. Il y a une semaine, une actrice venait défendre sur France Inter l’argent public qui finance les salles. Et deux partis qui ne gouvernent rien signaient un mémorandum entre la France et le Royaume-Uni. À chaque fois, le même mouvement : une position s’installe avant d’avoir gagné quoi que ce soit.
Le pluralisme, dans la bouche d’une direction, n’est jamais une description. C’est un laissez passer. Il sert à nommer une décision qu’on ne veut pas justifier autrement, et il a ceci de commode qu’il se défend tout seul : refuser le pluralisme, c’est mal, donc accepter n’importe quoi au nom du pluralisme devient bien.
Alors la question, la vraie, tient en une ligne, et je la pose aux deux maisons en même temps puisque c’est la première fois qu’on peut le faire. Si le pluralisme justifie d’ouvrir deux antennes publiques à un titre condamné définitivement pour injure raciste, qu’est ce qu’il ne justifie pas ?
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