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lectures-des-soeurs· 8 MIN· mai 2025 PUBLIÉ LE 23 mai

Shlomo Sand, Deux peuples pour un État. Une bibliothèque rouverte.

Sand documente la pensée binationale juive d'Ahad Haam à Hannah Arendt en passant par Léon Magnes et Martin Buber. Il rappelle que ces positions n'étaient pas marginales dans le sionisme historique mais qu'elles ont perdu la bataille politique en 1948. Le livre rouvre une bibliothèque.

Couverture du livre
La rédaction
La rédaction 23 mai 2025 · 8 MIN · lectures-des-soeurs

Shlomo Sand est né à Linz en 1946, dans un camp de personnes déplacées juives qui attendaient un visa pour l'Amérique ou pour la Palestine. Sa famille a finalement émigré à Jaffa en 1948. Il a grandi en Israël. Il a fait l'École militaire. Il a enseigné à l'Université de Tel Aviv, où il est devenu professeur d'histoire contemporaine. Cette biographie est inscrite dans chaque page de Deux peuples pour un État ?, paru au Seuil dans la collection La Couleur des idées en avril 2024, repris en poche aux éditions Points en mars 2025.

Sand n'écrit pas en militant. Il n'écrit pas non plus comme un savant désincarné. Il écrit comme un Israélien qui pense Israël à partir de l'intérieur, en convoquant les ressources d'une historiographie critique qu'il connaît mieux que personne.

Le contexte d'écriture, qui change la lecture

L'avant propos du livre a été rédigé avant les attaques du 7 octobre 2023. Le livre lui même a été achevé pendant les premières semaines de la guerre de Gaza. Cette double temporalité explique le ton. Sand n'écrit pas à chaud. Il écrit dans une longue durée historiographique commencée il y a près de vingt ans avec Comment le peuple juif fut inventé, paru chez Fayard en 2008 et qui avait suscité de vifs débats. Il écrit aussi, par moments, en témoin choqué d'une catastrophe qui rend ses arguments antérieurs plus urgents.

Cette double posture, méthodologique et personnelle, donne au livre sa tonalité. Ni plaidoyer rapide ni essai détaché. Une relecture, comme l'annonce le sous titre, de l'histoire du sionisme, à partir d'une question précise : pourquoi les courants pacifistes du sionisme, qui ont défendu dès la fin du XIXe siècle l'idée d'un État binational, ont ils été marginalisés, et quelles étaient leurs raisons.

La généalogie, qui est l'apport central

Sand fait remonter la pensée binationale juive à Ahad Haam, écrivain et théoricien né Asher Hirsch Ginsberg en 1856, partisan d'une renaissance culturelle juive en Palestine sans création d'État exclusif. Il traverse Léon Magnes, recteur de l'Université hébraïque de Jérusalem dans les années 1920 et 1930, partisan d'une fédération binationale. Il s'arrête sur Hannah Arendt, dont les positions sur le sionisme ont été marginalisées en français au profit de ses textes sur le totalitarisme. Il convoque Martin Buber et le Brit Shalom, association juive berlinoise puis palestinienne qui a porté le binationalisme jusqu'à 1948.

Cette galaxie, Sand la documente avec précision. Il rappelle que ces positions n'étaient pas marginales dans le sionisme historique, mais qu'elles ont perdu la bataille politique au moment de la fondation d'Israël. La question n'est pas hypothétique. Elle est historique. D'autres voies étaient pensables. Elles ont été pensées. Elles n'ont pas été retenues.

La thèse contemporaine

Sand soutient que la solution à deux États est devenue un mantra et une formule creuse. Trente ans après les accords d'Oslo, la poursuite de la colonisation a rendu cette solution matériellement impossible, indépendamment de la volonté des acteurs. Sept millions cinq cent mille Israéliens juifs dominent par une politique d'expulsion, de déplacement, de répression et d'enfermement un peuple palestinien arabe d'environ sept millions cinq cent mille personnes, dont une grande partie est privée de droits civiques élémentaires. Cette situation, écrit il, ne pourra pas durer éternellement.

Le binationalisme, conclut Sand, n'est plus un vœu pieux. Il est la description objective de la situation présente. La question n'est plus de savoir s'il existe un État binational, mais quelle forme on lui donne : un apartheid de facto comme aujourd'hui, ou une intégration égalitaire comme l'avaient pensée Magnes, Arendt et Buber. La fenêtre pour faire ce choix se referme. Sand ne dit pas qu'elle est fermée. Il dit qu'elle se referme.

Ce qui pèche

Le livre est court, deux cent cinquante six pages au Seuil, deux cent quatre vingt huit en poche chez Points. Cette concision est une qualité quand on cherche un essai d'urgence intellectuelle. Elle est une limite quand on cherche une démonstration historique complète. Plusieurs des trajectoires que Sand convoque, Magnes en particulier, mériteraient un traitement plus approfondi. Le lecteur curieux devra lire à côté.

Le second défaut est plus politique. Sand est partisan, explicitement, d'une intégration binationale égalitaire. C'est sa position d'auteur. Il l'assume. Cela colore l'ensemble du livre, qui n'est pas une enquête neutre mais une argumentation orientée vers une conclusion souhaitée. Cette orientation est revendiquée. Elle a aussi son coût analytique. On aurait aimé voir traités plus longuement les obstacles concrets, démographiques, sécuritaires, juridiques, qui rendent le binationalisme aussi difficile politiquement que la solution à deux États. Ces obstacles existent. Le livre ne les minore pas tout à fait, mais il ne leur accorde pas la place qu'ils mériteraient.

Pourquoi le lire

Parce qu'il rouvre une bibliothèque. La pensée juive critique du sionisme, telle qu'elle s'est exprimée chez les fondateurs et chez leurs continuateurs, a été largement effacée du débat français contemporain. Sand la rend disponible, avec ses sources, ses controverses, ses divisions internes. C'est un geste de transmission qui fait de ce livre un outil pour les lecteurs qui ne savent pas où commencer.

Et parce que le livre, dans sa modestie même, propose ce que la presse française n'arrive presque jamais à proposer sur ce dossier : une perspective de longue durée, écrite par un historien israélien, traduite par un éditeur grand public, posée sans excès rhétorique. Cela mérite respect, indépendamment de l'adhésion qu'on accordera ou non à la thèse binationale.

Verdict

À lire pour la généalogie binationale, qui est l'apport principal et qui restera. À lire en l'édition Points 2025 qui coûte neuf euros quatre vingt dix. À lire en sachant qu'il faut, à côté, lire d'autres voix, israéliennes pro deux États, palestiniennes diversement positionnées, israéliennes anti binationalisme. C'est ainsi qu'on lit l'histoire d'un conflit qu'aucun livre ne clôt seul.

Sand est un historien partisan. Il écrit en sachant qu'il pèse sur le débat. Il sait aussi que beaucoup de ceux qui le lisent ne sont pas d'accord avec lui. Il écrit pour eux quand même. C'est cette position d'écriture, plus que la thèse, qui rend le livre nécessaire.

Shlomo Sand, Deux peuples pour un État ? Relire l'histoire du sionisme, traduit de l'hébreu par Michel Bilis, Seuil, collection La Couleur des idées, 2024. 256 pages. 21 euros. ISBN 978 2 02 154166 3. Réédition poche : Points, 14 mars 2025, 288 pages, 9,90 euros, ISBN 979 1 04 142097 1.

Lu collectivement par la Rédaction de zoesagan.com.

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Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.

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