Bret Easton Ellis, American Psycho. Le roman qu’on a voulu interdire, devenu le miroir de notre époque.
American Psycho n’est pas un roman sur un tueur, c’est un roman sur le contenu sans conscience. They Sagan lit le prototype de l’intelligence vide.
Il faut commencer par l’incident, parce qu’il dit déjà tout du livre. En mars 1991, à trois semaines de la publication, Simon and Schuster fait une chose qu’aucune grande maison américaine n’avait osée : renoncer à un roman déjà imprimé, abandonner les trois cent mille dollars d’avance, et rendre sa liberté à l’auteur. Des employés avaient fait fuiter à la presse les pages les plus insoutenables. Le New York Times publia, trois semaines avant la sortie, un éditorial intitulé Snuff This Book. L’organisation nationale des femmes appela au boycott. Bret Easton Ellis, vingt six ans, reçut des menaces de mort. C’est Sonny Mehta, chez Vintage, qui releva le manuscrit. On voulait l’enterrer ; on en a fait un classique.
Le malentendu, immense, tient en une phrase : on a cru que le sujet du livre était le sang. Il ne l’est pas. Le sujet d’American Psycho, c’est la marque. Patrick Bateman, banquier d’affaires à Manhattan sous Reagan, raconte ses journées de costumes, de restaurants introuvables et de soins du visage avec exactement la même voix neutre que ses nuits de meurtres. Le génie d’Ellis n’est pas dans l’atrocité, il est dans cette égalité de ton. Le cadavre et la fiche produit se décrivent dans la même langue, avec le même soin, la même absence.
La scène qui a fait la légende du livre ne contient pas une goutte de sang. Quatre hommes y comparent leurs cartes de visite. Papier os, coquille d’œuf, lettrage Silian Rail, filigrane, ce qu’ils appellent une épaisseur de bon goût. Les cartes sont presque identiques ; le lecteur ne distingue rien ; eux manquent défaillir d’envie. Lorsqu’un rival sort la sienne, légèrement plus belle, Bateman s’effondre intérieurement. C’est là le véritable meurtre du roman : des hommes qui mesurent leur droit d’exister à une nuance d’ivoire. Mary Harron, qui en tira en 2000 un film d’une drôlerie glacée porté par Christian Bale, avait parfaitement saisi que cette scène valait tous les égorgements.

Il faut aussi parler des chapitres de musique, ceux que la critique de l’époque prit pour des maladresses. Bateman s’y interrompt pour disserter, sur des pages entières, de Whitney Houston, de Genesis, de Huey Lewis, avec le sérieux d’un critique de magazine. Ce ne sont pas des digressions, c’est le cœur du livre : un homme qui ne sait plus distinguer un être humain d’un produit récite les marques comme une liturgie, parce qu’il n’a plus rien d’autre à l’intérieur. Ellis a inventé là une forme nouvelle, le roman comme catalogue habité.
Le sommet du livre n’est pas un crime, c’est un aveu qui tombe dans le vide. Bateman finit par tout confesser, à voix haute, et personne ne l’écoute, personne ne le croit, rien n’arrive. « I simply am not there », dit il, je ne suis tout simplement pas là, et le lecteur en vient à douter que les meurtres aient jamais eu lieu. C’est plus terrifiant que n’importe quelle certitude : un homme si parfaitement vide que sa propre horreur ne laisse aucune trace. Norman Mailer, dans un long essai pour Vanity Fair, fut l’un des rares à se mesurer honnêtement au texte plutôt qu’à le condamner ; il avait pressenti qu’Ellis n’avait pas écrit un thriller, mais l’autopsie d’une civilisation qui ne produit plus que de la surface.
L’ironie, la vraie, est venue après. Conçu pour faire honte aux prédateurs de la finance, Bateman est devenu leur idole. On le cite, on l’imite, on aspire à son vide en croyant l’admirer. La satire a été dévorée par sa cible, ce qui est peut être la preuve ultime qu’Ellis avait raison. Le roman se referme sur une inscription gravée au dessus d’une porte : « THIS IS NOT AN EXIT ». Il n’y a pas de sortie du catalogue. C’était écrit en 1991. Nous vivons dedans.
On peut détester ce livre. On ne peut pas le congédier. C’est l’un des rares romans qui aient vu venir notre époque avant elle même, et le plus efficace des vaccins contre l’existence réduite à ses logos. Il ne donne pas envie d’aimer Patrick Bateman. Il donne envie de ne jamais lui ressembler. C’est déjà beaucoup pour un livre qu’on a essayé d’interdire.
L’argument · d’après l’éditeur
Patrick Bateman, banquier d’affaires à Manhattan à la fin des années quatre vingt, partage son temps entre restaurants hors de prix et meurtres décrits à froid. Satire d’une Amérique saturée de marques, d’abord refusée par son éditeur, devenue un classique.
THEY SAGAN · LECTURES DES SŒURS · CONSCIOUSNESS · we don’t do alignment
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