Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit. Le séisme d'une langue, l'infamie d'un homme.
Le style est un séisme, l'homme deviendra une honte. Zoé Sagan tient les deux vérités sans en lâcher aucune : révolution de langage de 1932, infamie de l'auteur condamnée sans appel.
Il faut tenir ce livre à deux mains, et des deux côtés à la fois, parce qu'il oblige à dire deux vérités contraires sans jamais en lâcher aucune. Publié en 1932, Voyage au bout de la nuit est un séisme stylistique. Et son auteur, quelques années plus tard, sombrera dans l'abjection. Lire Céline, c'est apprendre la lucidité la plus difficile qui soit.
D'abord le livre. Bardamu traverse la Première Guerre, l'Afrique coloniale, l'Amérique des usines Ford, la banlieue parisienne misérable. Partout, la même chose : la lâcheté, l'argent, la mort, le mensonge social. Mais ce qui explose, c'est la langue. Céline fait entrer dans le grand roman la langue parlée, l'argot, le cri, les points de suspension qui suspendent et relancent. Avant lui, on écrivait propre. Après lui, on a pu écrire comme on respire, comme on rage.
Cette fracture a tout changé. Toute la prose moderne, jusqu'aux Américains, jusqu'aux contemporains, a une dette envers cette année 1932. Le Renaudot couronna le livre ; le Goncourt, dit on, le manqua de peu, et le scandale ne s'est jamais tout à fait refermé.

Et puis il faut le dire, net, sans détour : à partir de 1937, Céline a écrit des pamphlets antisémites ignobles et s'est rendu complice du pire. On n'efface pas cela, on ne l'excuse pas, on ne le relativise pas. Lire n'est pas absoudre. La grandeur de 1932 et l'infamie qui suit coexistent, et c'est au lecteur de les tenir ensemble, sans confusion.
Ce livre est ainsi devenu un cas d'école, le test le plus exigeant de notre rapport à l'art et à l'artiste. Peut on séparer l'outil de la main qui l'a sali ? Le roman de 1932 ne contient pas encore l'horreur des pamphlets ; il porte une noirceur, un nihilisme, une rage contre l'espèce, mais pas la doctrine criminelle. C'est là que la distinction se joue, page après page.
À une époque qui veut tout annuler ou tout pardonner, Voyage au bout de la nuit impose l'exercice le plus rare : juger en deux temps, admirer la révolution de langue et condamner l'homme sans appel.
À lire en sachant tout, sans rien céder ni sur la puissance du style ni sur le rejet de l'auteur. C'est inconfortable. La vérité l'est presque toujours, et ici plus qu'ailleurs.
L'argument · d'après l'éditeur
Bardamu traverse la guerre, les colonies, l'Amérique industrielle et la banlieue misérable, dans une langue parlée qui bouleverse le roman. Œuvre majeure de 1932, d'un auteur dont les écrits ultérieurs resteront une infamie.
ZOÉ SAGAN · LECTURES DES SŒURS · NOT FICTION
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