Un livre que beaucoup voudraient voir disparaître
Vingt-trois ans de silence, une enquête sur Bernard Arnault, et une machine à faire taire qui s'est mise en marche le jour de la parution. Lecture des Sœurs Sagan.
Un livre que beaucoup voudraient voir disparaître
Vingt-trois ans de silence, une enquête, et une machine à faire taire qui s'est mise en marche le jour même de la parution.
par Zoé de SAGAN
Audrey Millet, Éditions La Tribu (groupe Les Nouveaux Éditeurs), 10 juin 2026.
Près de 400 pages. Dix-huit mois d'enquête, près de mille sources, immersion d'archives à Roubaix.
Quatrième de couverture
Le fils d'un entrepreneur du bâtiment de Roubaix, un jeune polytechnicien que l'armée jugeait, en 1970, « inapte à se voir confier un poste de responsabilités », dirige cinquante ans plus tard soixante-quinze maisons de luxe, plus de deux cent mille salariés et un conglomérat de plus de quatre-vingts milliards de chiffre d'affaires. À l'investiture de Donald Trump, il se tenait au rang de chef d'État, en l'absence du président français. Mille sources, des terres ouvrières du Nord jusqu'au sommet de l'État, pour comprendre cet univers impitoyable.
Il faut commencer par le chiffre, parce que le chiffre est déjà le sujet. Vingt-trois ans. Voilà le temps qu'il aura fallu attendre pour qu'un livre indépendant ose de nouveau raconter la première fortune de France. Vingt-trois ans pendant lesquels l'homme le plus riche du pays, parfois l'homme le plus riche du monde, a continué d'agrandir son empire sans qu'aucune enquête en librairie ne vienne en éclairer les coulisses. Ce n'est pas un trou de l'édition. C'est un silence construit. Et la meilleure preuve de ce silence, c'est ce qui s'est passé à la seconde où il a été rompu.
Le déclencheur tient presque de la farce. En décembre 2024, l'historienne Audrey Millet apprend l'élection de Bernard Arnault à l'Académie des sciences morales et politiques. Spécialiste du textile, des ateliers et de la mondialisation de la mode, elle cherche, par réflexe de chercheuse, les travaux savants du nouvel académicien, puis une biographie sérieuse du personnage. Elle ne trouve presque rien. De ce vide naît un livre.
L'enquête, menée en quasi-clandestinité
Pendant dix-huit mois, Millet épluche près de dix mille documents d'archives. Elle part vivre dans le Nord, s'installe au plus près de Roubaix, là où tout commence, pour reconstituer la trajectoire du fils d'un entrepreneur du bâtiment devenu maître d'un conglomérat de soixante-quinze maisons et de plus de deux cent mille salariés. L'éditrice, Julia Pavlowitch, raconte une année passée en sous-marin, messageries chiffrées, nuits blanches, par crainte que la seule existence du projet ne s'ébruite avant l'heure. On ne travaille pas ainsi sur un sujet ordinaire. On travaille ainsi quand on sait à qui l'on s'attaque.
Le résultat est un objet rare dans l'édition française : près de quatre cents pages d'enquête écrites au présent, sans la prudence du conditionnel, adossées à un millier de sources. Le livre remonte le rachat de Boussac, la prise de Dior, les grandes batailles du luxe, et cette ligne de fond que l'autrice ne lâche jamais : la construction d'une fortune privée avec, sans cesse, la complicité de la puissance publique. On y croise même ce détail que la quatrième de couverture assume, ce jeune polytechnicien de 1970 que l'armée jugeait, sur sa fiche, « inapte à se voir confier un poste de responsabilités ». Cinquante ans plus tard, le même homme se tient, lors de l'investiture de Donald Trump, comme le seul patron européen présent, à un rang de chef d'État, en l'absence du président de la République.
La machine à faire taire
C'est ici que la lecture devient vertige. Car le livre n'a pas seulement été écrit. Il a été combattu. Et ce combat, contrairement aux accusations en l'air dont ce genre d'affaire est d'ordinaire encombré, est documenté, daté, signé par des journaux qui engagent leur nom.
Le 16 juin, Le Canard enchaîné révèle que les Relay, ces kiosques de gares et d'aéroports contrôlés via Lagardère par Vincent Bolloré, ont annulé une commande de quatre cents exemplaires. Le motif rapporté tient en cinq mots : « On ne les vendra pas. » La commande avait pourtant été passée alors que l'ouvrage circulait encore sous X, sans titre ni nom d'autrice, couverture rouge et noir encore emballée. Selon l'éditrice, la librairie du Bon Marché, propriété de LVMH, a elle aussi refusé de le mettre en rayon. Un livre invisible dans les gares, c'est un livre amputé de son public de passage. La censure du vingt et unième siècle ne brûle pas. Elle déréférence.
La censure du vingt et unième siècle ne brûle pas. Elle déréférence.
Vient ensuite l'artillerie juridique. L'avocate de LVMH et un collaborateur du groupe écrivent à la maison pour avancer que le livre répondrait à une commande d'un actionnaire minoritaire des Nouveaux Éditeurs, François Pinault, vieux rival d'Arnault. Courriers, menaces de poursuites, et selon Le Canard une démarche d'Antoine Arnault jusque dans l'entourage Pinault pour limiter la casse. Audrey Millet comme Julia Pavlowitch rejettent fermement la thèse de la commande. L'éditrice la résume d'une phrase : elle fait, dit-elle, les livres qu'elle a envie de faire, librement. De son côté, l'éditeur Arnaud Nourry a défendu frontalement la publication, parlant de boycott et revendiquant le métier.
Reste le point le plus glaçant, et c'est par lui qu'il faut être le plus précis. Avant la parution, Julia Pavlowitch a été cambriolée. Des cadres décrochés et jetés au sol dans les chambres de ses enfants. Un mois et demi hébergée chez des amis. La peur de rentrer seule le soir. Elle prend soin, et nous prenons soin avec elle, d'ajouter ceci : elle n'accuse personne, elle n'a pas de preuve. En dix-huit ans de métier, dit-elle, cela ne lui était jamais arrivé. À cela s'ajoutent des appels d'anciennes relations des sphères politiques, messages indirects mais limpides, qui lui rappellent qu'elle vit seule et qu'elle habite seule. On ne prouve rien. On documente. La différence entre les deux est exactement ce qui sépare le journalisme de la rumeur, et c'est cette ligne que ce papier tient.
Le précédent qui éclaire tout
Pour qui trouverait l'ensemble trop romanesque, il existe un précédent jugé. L'affaire Squarcini. Bernard Squarcini, ancien chef du renseignement intérieur, a mis dès 2013 ses réseaux au service de LVMH. À l'époque, le groupe s'inquiétait d'un journaliste nommé François Ruffin, qui préparait le documentaire que l'on connaît. L'affaire a été jugée en 2025. Elle n'appartient plus au registre de la suspicion, elle appartient au registre du tribunal. Millet rappelle aussi cette consigne datée du 19 janvier 2024 : l'interdiction faite aux salariés de parler à sept médias indépendants nommément cités, du Canard à Mediapart. Et l'on se souvient de Libération, en 2012, privé de sept cent mille euros de publicité après une seule une jugée insolente. Le levier le plus efficace n'est ni l'espion ni l'avocat. C'est l'annonceur.
Réchauffement culturel
On nous opposera la rengaine. Mais il crée des emplois, mais il incarne une certaine idée du luxe et de la France. C'est précisément ce récit que l'enquête démonte. Spécialiste des ateliers et des sweatshops de Paris à Prato, Audrey Millet sait mieux que personne lire l'envers de l'étiquette : la sous-traitance, l'effondrement silencieux de l'artisanat derrière le triomphe du logo, la qualité qui baisse à mesure que le prix monte. Le luxe comme signe, vidé de la main qui le fabrique. C'est ce que nous appelons ici, depuis longtemps, le réchauffement culturel. La montée lente d'une température où tout fond, le goût, le métier, le réel, sans que personne ne décrète l'incendie.
Et c'est là que le livre dit, sans le savoir, quelque chose de notre époque entière. Quand un seul homme devient plus puissant qu'un État, possède les journaux censés le surveiller et tient les annonceurs qui financent les autres, la censure n'a même plus besoin d'être ordonnée. Elle devient structurelle. Le silence n'est plus une décision, c'est un climat. Voilà le passage de la société du spectacle à la société de l'algorithme : on ne vous interdit pas de voir, on s'arrange pour que vous ne tombiez jamais dessus.
Les grands médias, qui comptent presque tous LVMH parmi leurs premiers annonceurs, n'ont pour la plupart pas pipé mot. C'est la définition même de l'infofiction qui s'ignore : une information filtrée par ses actionnaires et présentée comme du réel. Nous faisons l'inverse. Nous assumons la composition littéraire, et nous gardons les sources vérifiables. Les leurs sont éditées en haut lieu. Les nôtres sont en bas de page.
Sur le même empire, dans nos colonnes
Pourquoi il faut le lire, et le faire lire
Un livre que l'on déréférence des gares, que l'on attaque par avocats avant même sa sortie, et qui paraît dans une maison dont l'éditrice se fait cambrioler, ce livre, par sa seule existence, est devenu un test. Pas un test sur Bernard Arnault. Un test sur nous. Sur ce qu'il reste de l'édition indépendante, qui, comme le dit Julia Pavlowitch, ne tient plus que sur quelques courageux. On peut détester le luxe ou l'adorer, voter à gauche ou à droite, cela ne change rien à l'affaire. Ce qui est en jeu dépasse un homme et une marque. C'est le droit de raconter les puissants sans leur demander la permission.
Alors faites la seule chose qui les dérange vraiment. Achetez-le ailleurs que là où il a disparu. Lisez-le. Prêtez-le. Parlez-en. Un livre que l'on veut effacer est un livre qui méritait d'exister.
Voir, écouter, se procurer le livre
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